Les rencontres avortées

 

Auteur non identifié

Et puis il y a des rencontres qui ne se font jamais. Qui étaient lovées dans votre ventre et que vous n’avez jamais rencontrées. Par choix ou par accident. Des rencontres parfois rêvées, souhaitées ou évitées soigneusement

 

Nous, les femmes qui portons la vie en nous chaque jour, et qui décidons de lui donner une chance ou pas. Ou qui estimons que ce serait une malchance à offrir et renonçons. Ou qui subissons une perte. Nous, les femmes, qui possédons ce don du ciel dont les hommes sont à jamais privés naturellement et qui avons acquis le droit de vie ou de mort. Parce que c’est aussi une épée de Damoclès sur nos corps frêles et que ce cadeau peut aussi entraîner un supplément de vie ou de mort sur nous. Une immense responsabilité, une vertigineuse responsabilité dont certaines usent avec inconscience

 

J’aurais pu faire de belles rencontres. La première fois, j’avais 20 ans et je savais, je savais du fond de mon cœur, que j’avais d’autres êtres humains à croiser avant de partager ma vie avec celui-là. Ou celle-là…Il n’y a pas eu de place pour la discussion avec celui qui avait créé cette possibilité. Je ne suis même pas sure que le dialogue ait duré plus de cinq minutes. Il n’a pas bataillé, ne s’est occupé de rien. Pourtant, je vivais avec. Il a été absent. Il est certain que j’ai eu une manière de présenter les choses, froide et rationnelle. Pas d’émotions. Un problème à régler, c’est tout ; aucuns états d’âme. Je peux être très efficace et impassible quand je le veux. Je ne garde aucun souvenir. Rien. Je me souviens juste que je rentrais de Martinique où j’avais passé un mois et qu’il fallait faire vite. Nous n’avons jamais discuté de ça après. Cet événement a rejoint les non dits, les absences de discussion de notre couple, nos rêves fantômes et nos promesses égarées. Moi, qui clamais du haut de mon cœur de vingt ans qu’il était l’homme de ma vie, cette rencontre avortée, m’a fait prendre conscience que je me leurrais complètement et que si je ne m’étais absolument pas posé la question de l’éventualité, il fallait que je cesse de rêver cette histoire et qu’elle n’avait aucun avenir. Puisque je venais de l’éliminer implacablement. Même si je suis restée trois années de plus avec lui, je savais qu’il était en sursis. Ça n’a plus jamais été pareil. Quand je l’ai quitté, il m’a regardé, bouleversé par le chagrin, et m’a dit que je n’avais pas le droit, que justement, il était prêt, il voulait que nous ayons des avenirs ensemble…Moi pas. Et je le savais depuis bien trop longtemps pour rester.

 

La seconde surgit au milieu de mes nuits alcoolisées et enivrantes. Une période où je me perdais chaque soir un peu plus. Un accident de protection ; le truc à la con où personne n’y est pour rien. Mon compagnon d’infortune a été d’une maladresse infinie et moi, infernale. Ce choc surgi de mon ventre m’a rappelé à l’ordre. Je me suis réveillée d’une longue période d’anéantissement. Il n’y a aucun choix : nous n’étions en mesure ni l’un ni l’autre d’assumer. De plus je n’étais pas dans un état de santé propice à ce genre d’épanouissement. Si je n’ai pas sauvé cette vie, il, elle a sauvé la mienne. C’est l’effet que cela me fait aujourd’hui. En attendant, je m’en voulais tellement de m’être détruite comme ça que je passais ma colère sur l’autre. J’insultais, je criais, je hurlais. Il m’offrait de me soutenir, de m’accompagner, affection et aide. Je ne parlais que d’argent, de ce que cela allait me coûter. Je l’ai envoyé se faire foutre avec sa compassion pathétique. En fait, ce n’est pas lui que j’ai envoyé valser, c’était ma vie que je ne supportais plus. Alors je l’ai tué et je suis sortie de l’hôpital nettoyée. Pourtant, je me disais que ma vie aurait déjà dû changer deux fois, que j‘avais percuté la vie à deux reprises et que je ne devais plus tenter le diable ainsi, que je pouvais y rester. Coincée. Deux rencontres avortées, c’était déjà une de trop ou deux. Mais nous avons tous nos manières de négocier avec l’existence et c’est ainsi, je l’ai fait. Alors, j’ai mis ça sur mon ardoise, et je me suis dit que je repasserai régler la note plus tard. Je n’avais que 24 ans.

 

La troisième rencontre, elle portera un prénom. C’est une des deux plus belles de toute ma vie. Le prénom de mon enfance et de celle qui peut sauver le monde. Elle fut, elle est, elle sera celle qui m’a construite, celle avec qui j’ai grandi.

 

Et puis la quatrième… Je suis mariée, déjà maman. Tout roule sur le papier. Mais non.Une collision à laquelle je ne m’attendais pas, que je n’espérais pas. Surtout pas. Que je redoutais plus que tout. Non. Pas maintenant. Enfin… Non tout simplement. La vie est déjà dure, les questions infinies au sein de mon couple. Ce n’est pas une bonne idée du tout. Mariés à la mairie, je viens d’annuler le mariage à l’église. Il a fallu expliquer à mon entourage une aberration : Oui, je suis mariée, oui j’ai un enfant, mais non je ne maintiendrais pas une union devant Dieu car je vais forcément mentir et ça, c’est au-dessus de mes forces. Je mens déjà assez comme ça, non seulement aux autres mais aussi à moi-même. Cette union est un échec, je le sais. Alors, cette visite surprise au sein de mon propre corps, ce n’est pas le moment. Comme je ne suis pas encore complètement malhonnête, j’en parle à celui qui partage mes jours et lui annonce que, désolée, ce sera une rencontre avortée. Il ne comprend pas. Il ne comprend jamais rien de toute manière. S’oppose. Vu notre situation, c’est pénible. Expliquer devant une pseudo psy, oui nous sommes mariés, oui nous avons déjà crée, mais non, la suite est impossible, c’est une horreur, d’autant plus que votre mari ne vous soutient absolument pas. Pourtant, il se comportait déjà comme un salopard. Pourquoi vouloir provoquer une destinée quand on trompe la femme que l’on aime soi-disant ? Que l’on rentre tard ? Qu’on ne s’occupe pas des vies dont on est déjà responsable ? Il voulait m’imposer une possession supplémentaire comme si je n’étais déjà pas pieds et mains liés. Ce sera ma première révolte. Je me revois encore, mon air buté, le refus de tout mon corps, de tout mon cœur, de toute ma tête. Non. L’insistance de la psy ; celle de mon mari et moi qui ne lâche rien. Les papiers seront signés. J’y vais. Je suis bien dans cette unité de mort parce que j’ai l’impression de crever à petit feu depuis quelque temps. J’en sors sereine. J’en sors victorieuse. Je défie mon mari avec mon corps et mes yeux. Je ne me prive pas de le signaler. Tu as beau avoir le reste, tu as beau presque avoir ma peau, ça tu ne l’auras pas. Et je me demande aujourd’hui si ce ne fut pas le début de ma résurrection…

 

Le début seulement, car ma résurrection porte un prénom, elle aussi. Ma cinquième rencontre qui se nomme à la fois comme un sacre et comme une bénédiction. Celui qui me donnera le courage de fuir. De partir et de reconstruire.

 

Et il y a la sixième rencontre. Celle que je ne situe pas dans le temps. Celle que j’ai souhaitée et qui n’a pas voulu me rencontrer. Qui m’a quittée d’elle-même. La sixième rencontre. Celle, évidente que j’aurais dû faire avec l’homme que j’ai aimé. Celle, désirée par nous deux alors que c’est impossible. Le cours naturel des choses qui dévie loin de sa rivière. La sixième rencontre que je n’osais espérer parce que c’est mal, et qui s’est détournée de moi, un vendredi soir. Un chagrin que je souhaite raisonnable parce que je sais que ce n’est pas une bonne idée, mais un chagrin quand même. La nature a choisi et j’ai foi en elle. La sixième rencontre, celle qui a le plus de sens au milieu de tous ces actes manqués. La seule qui a choisi de m’éviter et sur laquelle je n’ai eu aucune emprise. Et qui, de manière très pragmatique a bien eu raison de s’enfuir. Je la remercie d’ailleurs d’avoir su choisir à ma place. La sixième rencontre, celle de l’union et de l’éternité, et qui nous aurait tant ressemblé, que j’aurais souhaité proche de lui, de ses yeux et de son sourire ; qu’il aurait souhaité à mon image. Tant d’amour qui aurait du naturellement s’incarner et qui a choisi de s’évaporer. Celle que j’ai peut-être rêvé. Imaginé. Et pourtant, je ne le crois pas. Elle m’a filé entre les mains. Je n’ai pas su la retenir ou je n’ai pas voulu la retenir. Car en ces circonstances, elle n’aurait pas pu s’épanouir sereinement et tous les deux, nous avions envie, si cela devait arriver de lui offrir les meilleures conditions possibles. Alors la sixième rencontre avortée d’elle-même, laisse un parfum de tristesse mêlée de soulagement.

 

J’y pense aujourd’hui plus que d’habitude. Je pense au destin évité. Détourné. Je pense à la chance que j’ai de pouvoir choisir et l’inconscience dont j’ai pu faire preuve parce qu’en filigrane, j’avais le choix. Je pense à la vie qui a pris le dessus sur la technique, sur l’assurance tout risque dont j’étais censée bénéficier et qui n’a pas fonctionné. Je pense à la symbolique que cela peut avoir dans mon existence. Je pense à la dernière particulièrement aujourd’hui, en souriant, mais avec quelques larmes tranquilles au coin de mes yeux.

 

Des rencontres englouties dans la mer des circonstances, que l’on a aperçues de loin. Celles qui ne sont pas arrivées jusqu’à la plage. Des rencontres bercées par le ressac, le va et vient de nos souvenirs, de ceux que l’on enterre et qui ressurgissent au détour du hasard. De ceux que l’on maintient en dépit de la douleur qu’ils engendrent. Par respect. De ceux qui pincent le cœur, le bouleversent et dont on se dit pourtant que c’est sans regret…

 

Ces rencontres noyées dans nos ventres et qui surnagent au sein de nos âmes…

 

Photo trouvée



Radiohead Nude par iwli

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