Les Danaïdes : I walked

John William Waterhouse

Je marche. Lentement, un pas après l’autre, lentement, puis des mouvements plus fluides, comme une danse d’exil, Sufjan résonne dans mes oreilles, et je suis son rythme. Me blottis contre sa cadence, pour t’oublier toi, Paul, ton meurtre, mon cœur gisant à terre, battant uniquement pour ce qu’il croit mériter, une explication. Le pire est arrivé, oui le pire est arrivé et je marche pour le fuir et je marche pour que tu t’acquittes de ta dette, des adieux incarnés.

 

Je m’arrête un instant pour prendre une inspiration, reprendre mon souffle, un peu de vie. Je lève les yeux au ciel, j’aperçois les gratte-ciels, Central Park fait toujours l’affaire pour l’apaisement. 360° autour de moi.

 

Je me demande si tu penses à moi, comme je pense à toi, pendant que je marche. Les mots abandon, trahison, rupture, déchirure, incompréhension, destruction tournoient autour de moi. Cette souffrance comme une vieille amie, juste à côté de Sufjan, je marche. Je te revois face à moi, j’ai bien vu que tu parlais, mais c’est ainsi, je suis devenue sourde, la douleur sourde, j’ai bien vu que tu attendais des mots, mais tu as perdu patience, tu as tourné les talons. Je t’ai vu décamper, courir et puis marcher. Je suis restée un long moment, tout près de mon cœur blessé, mon orgueil ravagé. Depuis je marche.

 

J’aimerai un moment, un instant, je marcherai vers toi et je te murmurerai que je n’aime que toi, que tu es le seul qui n’ait jamais compté, que le reste n’est que chants de sirène, qu’il ne faut pas les écouter et je sentirai ton regard flancher, j’aime cette trêve, le regard qui ploie sous le poids de l’espoir, crois-moi…

 

Je marche, j’aime l’abondance, les additions, je fuis la perte, les soustractions. Je ne vais jamais très loin, je ne devrai pas me perdre ainsi, mais rester sans amour, c’est impossible, je suis presque morte à cet instant, je marche, j’attends la renaissance, les anges qui me soulèvent, cette chose plus forte que moi, cette quête d’amour, la pulsion, celle qui me mènera enfin vers celui qui comprendra ce désir, cet absolu, au-delà de la possession, la liberté.

 

J’aperçois la belle silhouette au loin, je souris, je lève la main et je salue, le cœur qui bat un peu la chamade. Je marche parce que tu es parti, tu n’as pas compris, finalement, tu es une déception de plus. Je te décompte, je marque une pause, je saisis mon téléphone, et j’écoute à nouveau mon répondeur : « C’est Paul, je préfère préciser, je sais pas comment tu fais pour t’y retrouver, espèce de salope ! (Silence et la voix qui éclate) Se taper mon meilleur pote, p… Eric, en plus du reste, faut vraiment être une connasse pour faire ça. Je ne veux plus jamais te revoir ». Touche 2 effacer. Je soupire, j’ai toujours eu horreur de la vulgarité. Je souris à nouveau à Walter qui s’approche, j’entends encore les sirènes de la séduction et leurs chants angéliques. Et je marche vers elles, Sufjan tout contre moi, elles me bercent, me murmurent des lendemains rayonnants, des ailleurs somptueux et des herbes toujours plus vertes et je marche vers lui…

 

 

 

 

Ce texte s’inscrit dans une série « Les Danaïdes » (les cinquante filles du roi Danaos. Elles accompagnent leur père à Argos quand il fuit ses neveux, les cinquante fils de son frère Égyptos. Après qu’ils aient proposé une réconciliation, elles épousent leurs cousins et les mettent à mort le soir même des noces. Les Danaïdes sont condamnées, aux Enfers, à remplir sans fin un tonneau sans fond.). Je prétends que les humains passent leur vie à remplir sans fin un tonneau sans fond. Je prétends que ni l’argent ni le sexe ne font tourner le monde mais bel et bien le manque d’amour, parfois jusqu’à la déviance…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.