Carré citoyen

 

Monsieur Smith au sénat

Un climat de fin du monde et mon projet d’écrire un billet positif sur la France, à base de données qui démontrerait que nous avons tort de nous plaindre, la France n’est pas en déclin. Je tourne en rond autour de ce projet sans pouvoir le mener à terme car il est bien plus difficile d’écrire constructif que de protester.

 

Oui, la France ne va pas si mal. Cependant elle ne va plus de soi pour ses enfants. Elle est subie. Lorsqu’on est français depuis plusieurs générations, on a l’impression qu’elle se délite. Lorsqu’on est français d’adoption récente, on a le sentiment qu’elle n’est plus la fille aînée des droits de l’homme. En pleine mutation, tout le monde peine à trouver sa place et des motifs de l’aimer. Nous ne croyons plus au mythe, la France terre d’asile, des lumières et de la liberté. C’étaient ces principes qui donnaient des motifs d’être fiers, à défaut d’être une locomotive économique mondiale. Depuis quelques années déjà, cette image s’est écornée non seulement aux yeux du monde mais aussi à nos propres yeux. Pourtant, si nous prenons les choses de manière rationnelle, et même si nous ne sommes plus, loin de là, la première puissance mondiale, si tant est que nous le fûmes un jour, nous restons du bon côté de la barrière.

 

5ème puissance économique mondiale, 15ème pour le PIB par habitant, dans les dix premiers au monde en matière d’environnement, notre taux de chômage (qui devient structurel ne l’oublions pas) suit à peu près celui de toute l’Europe. Nous disposons d’un système social formidable. Dois-je rappeler que près d’un tiers de la population mondiale n’a accès à AUCUN service de santé. Seuls 26% bénéficient d’une retraite. Sur 184 pays étudiés, 78 pays disposent statutairement d’un régime chômage (soit 42 pour cent); ces derniers ne couvrant souvent qu’une minorité d’employés (en général des fonctionnaires ou assimilés). Nous faisons partie des 20% de la population mondiale en âge de travailler qui a réellement accès à une protection sociale complète et adéquate.

 

Même en terme d’insécurité, les chiffres sont là : Selon le Global Peace Index, sur 149 pays, la France est 32ème au rayon où il fait bon vivre, les Etats-Unis sont 85ème. Et pour compléter, dans le classement des pays les plus dangereux, encore une fois sur 149 pays, la France est 118ème, très loin après les Etats-Unis ou la Russie. (1)

 

D’après vous, combien de peuples souhaiteraient vivre dans ces conditions ou aimeraient être à notre place ?!

 

La France est un grand pays, qui pèse et qui reste économiquement parlant, viable avec une protection sociale. Paradoxalement, nous n’en finissons pas de nous emparer de nos pelles et de creuser un trou où nous pourrions enterrer enfin notre patrie.

 

D’où vient le malaise ?

 

À l’heure où nombre de pays se battent pour accéder à la démocratie, nous n’y croyons plus. Cet article de Marianne 2 (avec toutes les pincettes que je peux prendre vis-à-vis de ce site) est édifiant. Surtout cette phrase terrible : « les Français sont en réalité tous des abstentionnistes de cœur dont certains seulement – en gros les moins de 34 ans – passent à l’acte. ». Et aussi « Bref, les Français semblent considérer que le vrai pouvoir est désormais exercé dans le pays par les banquiers et les financiers (96%), les patrons du CAC 40, (88%) les médias (80%) et l’Union européenne (85%). » (2)

 

Le résultat des cantonales est édifiant. Si le taux d’abstention se maintient au second tour, nous allons élire des représentants avec une minorité, la majorité s’est payée le luxe de ne pas se déplacer par conviction ou par flemme. Une démission républicaine.

 

La France a une longue histoire de système démocratique derrière elle. Bien qu’ils n’aient pas été décrits comme une démocratie par les Pères Fondateurs, les États-Unis d’Amérique sont considérés comme la première démocratie libérale, dans la mesure où l’engagement constitutionnel (1788) fondait les principes naturels de liberté, d’égalité devant la loi, et s’opposait aux régimes aristocratiques. En France, l’Assemblée nationale issue de la Révolution de 1789 a été établie sur la base des principes libéraux, déclinés en la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et en réaction aux excès de la monarchie absolue de l’Ancien Régime. Le suffrage universel apparaît en 1848.

 

Dans les deux cas, le droit de vote était limité sur base de la fortune (suffrage censitaire), aux hommes (pas de droit de vote des femmes, sauf dans quelques États, avant 1920 aux États-Unis, avant 1944 en France), à un corps politique exclusif des personnes des autres races ou des colonisés (exclusion sur base de la couleur de peau aux États-Unis et exclusion des colonisés en France). Par ailleurs, tant les États-Unis que la France connaissaient l’esclavage, respectivement jusqu’en 1865 (abolition plus tôt dans certains États) et en 1848 (avec une abolition de 1794 à 1802), les discriminations en matière politique ayant en réalité perduré beaucoup plus longtemps.

 

Autre spécificité française : « Rousseau fut un des inspirateurs de la Constitution française de 1755, qui aurait été la première du monde à avoir instauré le suffrage universel dans un état souverain, toutefois le texte de cette constitution n’évoque pas le suffrage universel. » (3)

 

En clair, nous, les Français, avons posé les bases de ce que nous qualifions comme démocratie, la moins pire des solutions.

 

Des siècles après, nous avons pourtant le sentiment de plus en plus théorique d’être en démocratie, beaucoup d’entre nous ne votent plus car ils ont la sensation à tort ou à raison que cela ne sert strictement à rien. Le suffrage universel n’est pas à remettre en cause. Ce qu’il faut mettre sur la table, c’est le sentiment d’impuissance qu’il génère.

 

De par son histoire, la France est à bout de souffle républicain car en instaurant la démocratie, et probablement croyant bien faire, elle créa de grandes écoles pour former l’élite éclairée qui dirigerait le pays, un genre de carré vip. L’élite éclairée s’est avérée au bout de quelques siècles complètement vérolée.

 

Je crois que la France a fait le tour du système démocratique tel qu’il existe. Le score du Front National s’explique, mise à part un repli sur soi identitaire face à la mondialisation, par le fait que ce parti n’a surtout jamais été au pouvoir (Le communisme existant encore aujourd’hui sous forme de dictature, il fait moyennement envie…). Surtout, il est rejeté massivement par la classe politique, celle-là même qui a les mains dans le cambouis des affaires. Rajoutez à cela le fait qu’ils appuient sur les leviers classiques de la peur et de la stigmatisation, vous obtenez un tiercé gagnant. Les Français mélangent probablement tout, de manière confuse si le Front national est stigmatisé massivement, c’est qu’au moins, ses membres ne sont pas encore malhonnêtes. C’est un leurre probablement. Peut-être aussi, une belle envie de faire chier les puissants. Mais peu importe, ce qui compte, c’est que si personne ne remet en cause le suffrage universel, ce qu’il est essentiel de bousculer, ce sont nos représentants, car effectivement, nous sommes dans une oligarchie et c’est bien cela qui tue la France. Je vous renvoie au billet de Ulrich sur le sujet : « La haine de la démocratie » pour comprendre comment nous en sommes arrivés là.

 

Évidemment, il faut mettre un terme définitif au cumul des mandats ainsi qu’à une prolongation d’activité dans le privé. Tu veux devenir représentant des Français, très bien, tu ne te consacreras qu’à ça. Si les moines sont mariés à Dieu, en quelque sorte nos élus devront être mariés à l’Etat. Mais ce serait insuffisant, car les mêmes reviendraient encore et encore, fils et filles d’une nouvelle aristocratie qui se partage le gâteau en deux : d’un côté la sphère financière, de l’autre, la classe politique… Et les vaches, à savoir nous, seront bien gardées… Il faut également limiter le nombre de renouvellements de mandats de façon à aérer la vie politique. C’est comme une maison, si vous ne faites pas rentrer d’air frais, ça devient irrespirable.

 

Supprimer toutes les formes d’aides qui nous laissent un goût amer, nous mettant dans la position de celui ou celle qui réclame, au profit du revenu universel. Pourquoi ? Pour ne plus avoir peur de perdre ce à quoi nous avons droit. (Je vous renvoie au billet de Carole Fabre sur le revenu de vie et mon billet « Warhol killed the revolution »). Si je compte 45 millions de personnes X 1500 euros, ça fait environ 67 milliards. En 2009, les recettes de l’Etat se montaient à 233 milliards. La Tva rapporte à elle toute seule 168 milliards… Je sais que les solutions ne seront pas simples mais elles ne sont pas impossibles ! (4)

 

La solution reste aussi peut-être dans l’obligation de nommer des représentants de la société civile. Des gens comme vous et moi. Pas seulement au niveau du gouvernement, mais à tous les niveaux. Des citoyens qui seraient nommés en binôme de chaque énarque, chaque responsable. Au lieu d’avoir des adjoints issus du même sérail, ce serait des citoyens choisis dans des associations, des humains qui seraient investis d’une manière ou d’une autre dans la société.

 

Dans un dossier du Monde Magazine, j’ai lu des témoignages d’anciens ministres ou secrétaires d’Etat venus de la société civile. Le goût est amer. À chaque fois, ils se sont heurtés au même discours : « tu ne maîtrises pas les rouages de l’Etat ». Ceux qui détenaient la connaissance la gardaient jalousement et paralysaient toutes tentatives d’actions. C’est cela qu’il faut changer. Je conçois que certains domaines comme la diplomatie laisse peu de place à l’improvisation. Mais je trouverais assez sain que les spécialistes en aient à s’expliquer devant des citoyens lambdas.

 

Il faut trouver un système où nous soyons à nouveau maître de notre destin. Contrairement à ce que l’on nous fait croire, nous ne sommes pas dans la décadence de l’Empire romain. Nous avons de vrais atouts. Surtout, nous avons un avenir. Au moment où des peuples se battent pour obtenir une démocratie telle que nous la connaissons, nous devons passer la vitesse supérieure. Inventer un véritable système démocratique avec des gardes fous, à savoir les citoyens eux-mêmes.

 

Basculons dans les extrêmes. Pas celle de droite mais celle du vrai changement. Qui sera le parti politique assez courageux pour avouer que ce n’est plus une question d’idées ou de clivage mais bel et bien de système exsangue ? Qu’il est nécessaire de faire une seconde vraie révolution ? Qu’il faut déposer le pouvoir et le redistribuer ?

 

La France a des atouts. Une histoire, une situation économique et une influence. L’Islande tente d’inventer, nous le pouvons nous aussi sans attendre d’avoir à sortir des institutions économiques mondiales. On dit qu’en France, on n’a pas de pognon mais des idées. Et si on passait au mode action ?

 

La France n’est pas que le vieux monde agonisant, elle peut être aussi un nouveau monde. En ce moment nous zappons entre une guerre en Libye pour protéger une population qui combat pour sa liberté, des pays qui la mettent en place et carré Vip sur TF1. N’est-ce pas ironique d’assister à ce programme qui encense le principe dont nous souffrons le plus, l’élitisme ? Nous regardons des crétins tenter pathétiquement de devenir de très importantes personnes. Nous regardons, pour la plupart d’entre nous, confortablement installés dans nos canapés, des gens se battre pour être des citoyens à part entière, des citoyens comme vous et moi, des personnes pas très importantes. Le monde arabe tente d’accéder à la démocratie car ces peuples veulent voter, avoir le suffrage universel, choisir librement entre plusieurs partis. Nous l’avons vécu. Nous savons à présent que ce n’est pas suffisant.

 

S’ils ont eu le courage de lutter contre l’oppression visible, oserons-nous nous révolter contre la nôtre, la belle invisible, lui opposer une résistance, réclamer une modification profonde de notre République et créer le carré citoyen, ces frères qui seraient là pour défendre concrètement nos intérêts face aux vip ?

 

 

Références :

(1) Partie économique

http://relations-nations-unies.agence-presse.net/2010/01/23/les-dix-pays-les-plus-puissants/

http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_PIB_%28PPA%29_par_habitant

http://www.divertissonsnous.com/2010/05/07/classement-des-pays-les-plus-ecologiques-du-monde

 

(2) Sondage abstentionniste Marianne 2

http://guybirenbaum.com/20110319/241-240-ou-128-abstentionnistes/

http://www.marianne2.fr/Exclusif-qui-vote-qui-ne-vote-pas-et-pourquoi_a203926.html

 

(3) Démocratie/ Suffrage universel

http://fr.wikipedia.org/wiki/Suffrage_universel

http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9mocratie#XVIIIe+et+XIXe.C2.A0si.C3.A8cle

 

(4) Revenu universel

http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/finances-publiques/ressources-depenses-etat/ressources/quels-sont-differents-impots-percus-par-etat.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Budget_de_l%27%C3%89tat_fran%C3%A7ais_en_2011

 

 

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3 commentaires sur “Carré citoyen

  1. Bravo pour le travail de recherche et de synthèse qui, comme toute synthèse, comporte des biais. J’ai envie de dire deux choses avant de sortir. En Europe, tout prêt de chez vous l’accès à une couverture sociale 100% n’existe pas et les soins à deux vitesses sont une institution, ceux des riches et ceux des nécessiteux. Et enfin, ma prof de philo, si d’elle j’ai retenu une seule chose me disait « ne pas exercer son droit de vote c’est laisser la porte ouverte aux dictatures ». Il fallait bien le rappeler.

  2. Merci d’avoir commenté Gicerilla 🙂 Je retiens la citation de ta prof de philo pleine de bon sens mais qui malheureusement n’est pas appliqué par tous 🙁

  3. très élégant billet, le malaise vient pour partie du fait qu on ne peut désirer ce qu on augmenté de quelques phrases politiques malheureuses du genre « je suis à la tête d’un état en faillite », le patrimoine des français (hors APU) vaut 6 fois le PIB, autant dire que la faillite n’est pas pour demain et qu’en plus des idées (richesse intellectuelle), la France est aussi riche financièrement. Je souhaite, avec vous, que les politiques talentueux dont la France dispose soient aussi courageux, qu’ils ne tombent pas dans la cuisine internationale (et copient l’Allemagne) et qu’ils soient capable de nous sortir une cuisine terroir de France faite de solution sur mesure pour l’économie française, Je le souhaite et allez… j’y crois aussi
    http://www.rubenglobaleconomics.com/2011/02/declaration-damour-economique-a-la-france/

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