Confession d’une enfant du siècle virtuel

 

Portrait Parle class, France (LOC)

Moi et mon personal branding. Ca fait beaucoup en une seule phrase, hein ? En plus, j’ai mis « moi » en premier tant qu’à faire.

 

Donc here i am. Sur twitter depuis 2009. 2656 followers. Je ne suis pas inquiète, j’atteindrais les 3000 tranquillement, sans buzz et sans reproches. Mon ratio following/ followers est impeccable. Je ne suis que deux comptes sans qu’ils me rendent la pareille, des journaux pour être très précise. Je ne suis jamais les influenceurs sans qu’ils me rendent la pareille, question d’éthique. Ou d’orgueil. J’ai mon troll personnel évidemment.

 

J’ai une photo d’avatar impeccable, prise par une vraie photographe dans la vraie vie, @LaurenceGuenoun. On se fout de ma gueule, enfin surtout @Bixente, parce que j’ai un faux air de Ségolène Royal dessus. Evidemment, j’en rigole moi-même parce que j’ai de l’humour envers ma petite personne.

 

Evidemment.

 

J’ai une bio choisie avec soin, une citation pour mettre en valeur ma culture, solide la culture évidemment, quelque chose de plus personnel et une identification par rapport à mes activités virtuelles. Il faut que les gens sachent ce que je suis. C’est important, n’est-ce pas ?

 

Je tweete de l’info internationale parce que je suis abonnée à Courrier International. Je suis abonnée via google reader à un tas de trucs, un mélange de fun et d’info. J’alterne le Monde Diplomatique et Ufunk. 2656 followers et 35 qui lisent vraiment ce que je tweete. Evidemment je fais 4958 clics sur le shortlink d’une connerie et 3 sur les nouvelles directives européennes en matière de protection de l’enfance. Mais je joue le jeu, le sourire de mon avatar plaqué aux lèvres. Surtout ne pas faire de reproches, sur twitter, tout le monde est libre, n’est-ce pas ?

 

J’échange avec les gens, mais évidemment, je prends soin que ça ne dure pas de trop pour ne pas gêner les autres. Je ne floode plus, mais je live tweet de temps en temps car avec le hashtag, s’il cartonne, je peux gagner de nouveaux followers qui me trouveront évidemment, pertinente et hilarante. Je suis forcément pertinente et hilarante. Quand un twittos que je connais un peu ne va pas bien, j’envoie un dm gentil. Quand je tombe dessus. Je les aime bien tous. Ou je fais semblant de les aimer, je ne sais plus trop en fait.

 

Je clashais mais je me suis prise tellement de bouffes dans la gueule que j’ai fini par me calmer un peu. Et puis, je respecte le sacro-saint principe « Don’t feed the troll ». Je me dois d’être royale, au dessus de ce genre de basses manœuvres. Il y a des gens qui me regardent. 2656. Enfin…35 en fait. A la limite, je peux envoyer un tweet piquant et humoristique. Parce que je suis forcément pertinente et hilarante.

 

Je fais mes #FF soigneusement chaque vendredi. Je veille à mettre des gens différents toutes les semaines, il n’est pas question que je recommande toujours les mêmes personnes, je trouve que ça fait consanguin. Et puis au bout d’un moment ça se voit, faudrait voir à pas prendre les gens pour des cons. Du moins, faire semblant. Je mets des gros comptes et des petits comptes pour que chacun ait sa chance. Je #FFback évidemment parce qu’il faut bien entretenir son réseau. Je suis tellement démocrate comme gonzesse…

 

Je suis évidemment abonnée à unfollow manager et je regarde tous les jours qui a osé quitter mes vastes terres. La plupart du temps, j’en ai rien à branler. Mais si c’est un influenceur, je suis vexée. Je n’en souffle mot sur twitter, évidemment. Je suis pertinente et hilarante et officiellement, je ne m’abaisse pas à regarder ce genre de choses. Bien sur, j’attends tranquillement une semaine avant de renvoyer l’ascenseur. Evidemment.

 

Et puis, il y a eu l’histoire de Birdy Nam Nam. Ils ont pété un câble sur leur page fan facebook. Des fans contrariés par l’annulation d’un concert les abreuvaient d’insultes en tout genre. Comme ils gèrent leur page eux-mêmes, ils ont envoyé chier tout ce petit monde.

 

#marredetouscesconnards.

C’est mal ce qu’ils ont fait.

Très mal.

 

Enfin, c’est ce que pensent globalement les gens. C’est sur, ils auraient eu un community manager, tout aurait été différent. Le CM aurait posté un joli communiqué de presse impeccable, informatif, désolé avec une petite vanne de préférence. Parce qu’il faut être pertinent et hilarant. Il aurait brillamment géré les commentaires négatifs en prêtant une oreille attentive à toutes ces doléances fondamentales. Il n’aurait supprimé aucun commentaire. Il en aurait posté. Il aurait passé 8 heures à écouter les jérémiades de parfaits inconnus et tout cela aurait été parfaitement aseptisé.

 

Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Ce dérapage de Birdy Nam Nam, je l’ai trouvé assez sain. Comme je l’ai dit sur twitter, j’ai éprouvé une grande bouffée d’amour solidaire vis à vis d’eux. Ca fait bizarre d’être confrontée soudainement à des êtres humains. Vous savez cette espèce animale avec des émotions ? A moins que je ne parle déjà d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître…

 

D’un coup, je me suis mise à respirer. J’ai regardé mon profil et mes tweets, impeccablement dispatchés entre humour, politique, société, musique et vie personnelle. Ya rien qui dépasse. Enfin, pas tout à fait.

 

Parfois je déborde et je m’en veux après. « T’as pas bien géré Nat ». Tu n’as pas été pertinente. Tu n’as pas été hilarante. Tu n’as pas respecté les règles. Ces règles ne sont imposées par personne. C’est plus pernicieux que ça. Plus ton nombre de followers augmente, plus tu t’autofliques. Même quand tu fais dans le troll. Faut que tu restes un troll parce que c’est ça que les gens attendent de toi. Catnatt est une mère célibataire sympa, passionnée d’infos, plutôt drôle, écrivant sur la musique et la politique. Elle a un job formidable, des enfants formidables et quand elle a des emmerdes, elle ricane. C’est moi. Mais, je m’aperçois que je suis en train de devenir une pâle copie à force de vouloir gérer au lieu de vivre. Oh je ne contrôle pas tout évidemment. Dit comme ça, on a l’impression que plus rien n’est spontané chez moi, et ce n’est pas vrai. Je reste très spontanée mais inconsciemment des filtres sont venus se rajouter les uns aux autres. Je ne calcule pas. Un genre de stratégie inconsciente s’est installée, ça, par contre j’en suis convaincue.

 

Oh tout le monde vous dira, enfin la grosse majorité que c’est n’importe quoi, personne ne se prend la tête à ce sujet. C’est faux dés lors qu’on atteint un certain degré d’influence. Le problème se pose toujours à un moment donné ou à un autre. Gérer sa personnalité réelle, et son avatar, et son image. Je tiens beaucoup à « se comporte IRL (in real life) comme IVL (in virtual life» et le danger me guette que ça ne soit plus le cas un jour. D’autres vous diront qu’ils en ont rien à foutre de leur image. Bien sur… C’est à 98% faux.

 

Alors, certes, il y a des règles qu’il est plus commode d’appliquer. Birdy Nam Nam va devoir gérer un gros bordel après leur pétage de plomb. Mais parfois, envoyer chier le décalogue d’internet, ça a du bon. Un petit rappel de notre condition humaine. Ca me fait flipper comme une bête, je crois, ce phénomène de « Bienvenue à Gattaca » virtuel. Je me réserve donc le droit de ne pas suivre systématiquement ces règles. De sauter joyeusement à pieds joints dans la mare des 10 commandements du net et d’en foutre un peu partout. Et tant pis pour les conséquences. C’est quand ça déborde que vous pouvez vérifier que ce n’est pas un bot qui vous parle mais un être humain. Vous avez déjà entendu parler du test de Turing ? « une compétition intitulée « test de Turing » oppose des humains à des logiciels. L’ordinateur qui gagne est celui qui parvient à convaincre le plus grand nombre de juges qu’il est un humain. L’humain qui gagne est celui qui parvient à convaincre le plus grand nombre de juges qu’il est humain. Pour l’heure, notre espèce a toujours gagné la partie. » Voir ici

 

Un jour, peut-être les ordis devront prouver qu’ils sont des ordis et pas des êtres humains. Ce serait sacrément ironique non ?

 

« Ecris quand ça devient gênant » me dit mon ami @Mrolivier. Ca fait un ptit moment que ça me travaille tout ça. Voilà, je l’ai mis sur la table. J’étouffe un peu, je crois. Ca m’a fait du bien de me confesser, soyez en remerciés.

 

Au moins, je n’aurais plus l’impression d’être l’alter ego d’une certaine Nathalie, impulsive, colérique et émotionnelle. Parce que c’est ce que je suis.

 

Au moins je n’aurais plus l’impression d’être devenue totalement un fake…

 

7 commentaires sur “Confession d’une enfant du siècle virtuel

  1. J’avais lu l’article sur Books et instantanément je m’étais projeté dans un monde où Internet ne serait peuplé que de Community Manager robotisés et de bots spécialisés en personnal branding.

    Ce qu’à fait Birdy Nam Nam soulève non seulement la question du discours humain vs le discours aseptisé, mais aussi celle de l’honnêteté vs la stratégie commerciale. Parfois je préfère un message débile mais sincère, à un message intelligent (standardisé?) mais forcé.

    Après ça ne les empêchera pas de payer les conséquences…

  2. Ce qui m’a le plus émue dans ce qu’ils ont dit c’est que tout le monde pensent qu’ils vivent comme des rock star alors que pas du tout.. Je trouve que c’est une réalité qui manque d’être entendue.

  3. Moi aussi Birdy Nam Nam m’a touchée. On voit bien qu’ils sont sous pression et qu’ils ont explosé.

    Même s’ils doivent gérer le bordel derrière, j’aime bien ce qu’ils ont fait. A force d’être obsédé par la gestion du fan, porte de sortie à tous les problèmes de l’industrie de la musique, on n’est plus face à des artistes mais des vrp.

    Ca me gave.

  4. Moi je sais pas qui est BNN ou leur histoire donc je vais répondre pour le reste.

    J’ai du mal à penser que qui que ce soit puisse être dans la spontanéité sur internet, même si certains comportements me font espérer le contraire…
    Je suis depuis toujours dans la gestion de ma virtual life, alors que j’ai zero influence et quasi aucune visibilité, obsessionnelle que je suis de ne pas mélanger les 2.
    Je crois, mais peut-être me détromperas-tu que je ne suis pas la même ici et en vrai. Parce que l’ecran et la vitesse de frappe permettent de réfléchir plus que les mots qui sortent de ma bouche parfois sans filtre.

    Je disais il y a qq temps à des collègues qu’il me semble impensable voire inconscient de ne pas contrôler son identité numérique. C’est une conviction profonde, quelle que soit ta vie.

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