La grande Sophie, « la place du fantôme » (Sophie qu’elle soit grande ou seule)

Crédits : Philippe Bresson

« Tout ce qu’il nous reste désormais,
Chansons et mouchoirs en papier
Le sort,
Le destin ou la fatalité ;
Que reste-t-il à déguster d’un corps
Qui apprendra à se relever
Quand la joie sera le collier de sa guitare »
(« Peut-être jamais »)

 

Si le mot « pudeur » n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer pour la grande Sophie. L’histoire de son nouvel album, « La place du fantôme », est là, toute nichée dans ces quelques paroles. S’emparer de sa guitare pour mettre en chansons une période de sa vie dont on ne saura rien.

 

Elle ne lâchera rien.

 

Elle se lève, silhouette gracile de jeune fille, pas si démesurément grande, élancée, et plante ses grands yeux noirs dans les vôtres. Le corps ne bougera quasiment pas durant toute l’interview ou très peu. Cela m’a troublée cette presque absence de mouvements. Les artistes sont prompts à bouger, l’expression part de là aussi. Pas elle. Cela dit des choses : une sérénité ou un contrôle. Quelque chose me dit que c’est vers ce dernier qu’il faut aller. Pourtant, il est là ce corps, dès l’ouverture : « Bye Bye etc », les paroles sont mouvements, on pourrait presque en faire un clip en s’y attachant : « Je fais deux pas en arrière, je cogne l’indifférence, mon cœur se serre, c’est pas mon jour de chance ». On l’entend même crier en arrière-fond…

 

 

Quand je lui parle de ma chanson préférée de cet album, « Peut-être jamais », chanson âpre, chanson rock, quand je lui pose quelques questions, quand je tente d’insister ; ce sont quelques mots, un regard, un geste léger de la main pour fermer la conversation et un silence. Je la sens qui vacille ; je n’insisterai pas.

 

Elle ne lâchera rien.

 

Peut-on rester terriblement pudique lorsque l’on connaît le succès et la reconnaissance critique ? Sophie traverse la piste de ce grand cirque, en équilibre fragile sur une corde tendue entre sa vie privée et son métier : «Tout est dans le disque» me dit-elle.

 

« L’important, c’est de dire ce qu’il y a au fond de nos ventres sans jamais rougir.
Perdue dans ce champ d’impatience, juste avant d’ouvrir.
Ecris-moi, écris-moi »
(« Ecris-moi »)

 

Il y a peu de « Je » dans cet album, comme une ultime élégance dans un disque introspectif. Deux chansons très exactement. Il y est beaucoup question de l’autre, du « tu » comme l’autre mais aussi de soi, d’elle. On le voit à la pochette : la première en noir et blanc ; la grande Sophie nous regarde, nous défie, nous observe, mais se dédouble, Sophie est là juste derrière, ailleurs, comme absente. Durant l’interview, Sophie m’échappera, la grande me répondra. Comme sur la pochette.

 

Elle ne lâchera rien.

 

« Tu fais ton âge et quand tu fais la gueule, ça crève les pupilles, ça brûle les tympans (…) Tu fais ton âge, ça donne le vertige, ça file bien trop vite, le temps est sans pardon. » (« Tu fais ton âge »)

 

Elle est assassine cette chanson, elle est brutale et Sophie s’adresse à elle-même. Il faut au moins avoir quarante ans pour comprendre. Je me regarde parfois, vraiment, dans la glace et je vois bien que quelque chose m’a irrémédiablement échappé ; la gamine de 20 ans que j’étais est devenue une ombre sur mon visage, « la place du fantôme » quelque part par là ; cela ressemble à l’instrumental au milieu du morceau, « ça donne le vertige », oui, on n’est plus que silence face au temps qui passe, le temps qui retentit comme la corde de guitare à la fin de la chanson et nous vrille presque les tympans…

 

Sophie me dit d’une voix douce : « Chaque minute qui passe devient fantôme ». Oui, « Ca donne le vertige », on finira par tous « Sucrer les fraises », jolie chanson pop faussement légère sur la mort, mélange de « je » et de « nous » :

 

« S’il y a un moment que je ne peux pas prévoir, la fin de la course ou l’heure de mon départ ; qui tiendra ma main ? Qui prendra mon pouls ? Qui changera l’eau des fleurs ? (…) Là-haut sur la falaise un jour, mes kilos d’impatience trouveront l’innocence autour d’un au-delà »

 

Vous pourriez presque croire qu’il s’agit d’un disque triste, il n’en est rien. L’album est rythmé, ne se laisse aller à aucune complaisance. L’ironie règne, décapante, Sophie ne se loupe pas. C’est « Dans ton royaume », chanson entraînante, chanson presque disco, où elle se moque d’elle-même et de ses défauts « Je suis la pointe de ta faiblesse, ton égo ou ta paresse, je suis ta conne ou ta détresse dans ton royaume ». C’est un des deux exercices de style de l’album, jouer avec les mots, les sonorités, moins de fond, plus de forme. C’est « Quand on parle de toi », hymne à l’amour, « Surtout ne me dis pas il était une fois si tu n’existes pas ». Elle en rit mais espère quand même ; ce qui fait courir le monde doit fatalement exister, l’amour ne peut être qu’une chimère. L’élégance de Sophie, qu’elle soit grande ou seule.

 

La place du fantôme.

 

Cette pudeur paradoxale.

 

Cette fragilité amusée.

 

Celle que l’on ressent lorsque l’on se rend compte que nos disparus avaient raison : « Je suis à cet âge où les voix de l’enfance ressurgissent, les voix de la raison, je pense à mes grands-parents par exemple ». Celle que l’on ressent lorsque l’on tremble à l’idée d’être oubliée, elle le dit, elle en rit presque, « Ne m’oublie pas », mais à la fin, se fait un petit peu plus implorante.

 

La place du fantôme.

 

Cette pudeur paradoxale.

 

Cette fragilité amusée.

 

Celle que l’on ressent face à la solitude, « celle qui ne s’essouffle jamais au cœur des insomnies », « ma radio », chanson traînante, fin à la Ennio Morricone. Celle que l’on ressent chez la grande Sophie qui se réfugie derrière la technique et le travail en équipe, Sophie qui n’en finit pas d’esquiver :

 

« Je suis rentrée en studio avec des idées très arrêtées, je savais parfaitement ce que je voulais. Ludovic Bruni, Vincent Taeger et Vincent Taurelle ont suggéré des choses auxquelles j’étais réfractaire au départ et puis, je me suis laissée faire. Entre autres, au niveau de la voix. Il y a eu un véritable travail à ce niveau, des choix posés pour chaque morceau. Je n’aimais pas m’entendre chanter en voix de tête et pourtant cela s’est imposé comme une évidence sur certaines chansons. Sur « Suzanne », une voix plus spectrale était nécessaire. »

 

La place du fantôme.

 

Cette pudeur paradoxale.

 

Cette fragilité amusée.

 

Un album qui commence par dire au revoir à deux reprises et se termine sur la véritable héroïne de cet album, jolie Suzanne fantomatique, le spectre comme dame de compagnie, « Regarde-moi j’ai bien changé Suzanne, j’ai viré de l’autre côté de mon île (…) Un autre vertige… ». Un album qui se termine par des interrogations, se termine par une jolie démonstration vocale de la grande Sophie qui n’a rien à envier à certaines chanteuses françaises plus expansives. Elle a hâte d’être en concert : « On réorganise l’ordre des chansons, ce qui fonctionne sur l’album n’est pas nécessairement applicable en concert, alors je cherche, c’est comme la construction d’une playlist, de la mise en scène. »

 

La grande Sophie toujours plus à l’aise quand on parle strictement de musique que d’elle. Il suffit de lire quelques interviews pour voir se dessiner ses obsessions : le temps, la mort. Mais après ? « Il faut parfois rechercher au fond de soi pour combler les manques. C’est complexe car nous sommes fatalement multiples. En fait, sur chaque album, je me surprends toujours, je finis toujours par rencontrer l’étrangère qui est en moi. » L’étranger comme un spectre, celui qui s’incarne, déambule, s’éloigne, existe, accompagne.

 

Derrida, évoquant l’hantologie* parlait du spectre en ces termes : « une étrange voix, à la fois présente et non présente, singulière et multiple, porteuse de différence, aussi fantomatique que l’être humain, différente d’elle-même et de son propre esprit. Il est un autre et plus d’un autre. Il désarticule le temps. Il est une trace. Quoique venant du passé, portant un héritage, il est imprévisible et surtout irréductible ». Alors même s’il ne s’agit pas d’une musique d’hantologie – pas de méprise – j’ai trouvé que ces mots seyaient pour décrire ces impressions fugaces ressenties pour cette rencontre un peu particulière.

 

Sophie a été là tout le long de l’interview, je l’ai aperçue au détour d’un regard, d’une phrase qui s’échappe, au détour d’une hésitation et d’un silence. J’ai peut-être même aperçue Suzanne, cette présence féminine, bienveillante et consolante. Je n’étais pas seule avec elle, la grande, celle qui chante merveilleusement bien, touchante, tellement humaine dans sa façon de jouer les belles de l’air. Peut-être qu’un jour, je rencontrerai le prénom déshabillé de l’adjectif, celui qui coupe court à toutes les questions légèrement intrusives ; cet adjectif comme une barrière, une ligne de pudeur, un mur érigé entre la fragilité et le monde. Peut-être qu’un jour :

 

« Dans une autre vie, une autre fois, un autre monde, un autre endroit, une autre chance. »

 

La place du fantôme.

 

Cette pudeur paradoxale.

 

Cette fragilité amusée.

 

Sophie n’a rien lâché : « tout est dans le disque ».

 

« La place du fantôme ».

>> En écoute sur Spotify

>> Photos de Philippe Bresson à voir ici

* Cette citation de Derrida a été citée par Ulrich au cours d’un échange interne à Playlist concernant l’hantologie.

 

 

 

 

 

2 commentaires sur “La grande Sophie, « la place du fantôme » (Sophie qu’elle soit grande ou seule)

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