Walter Jenkins

Walter Jenkins monta péniblement dans le métro. A 72 ans, il avait fort belle allure mais la marche n’était plus son point fort. L’élégance le restait. Il portait chapeau et costume mais sa chemise n’était pas rentrée dans son pantalon et il était chaussé de converses. Il trouvait que ces deux éléments s’inscrivaient dans l’air du temps. Aux réactions des gens qui le croisaient – la plupart du temps, on ne pouvait se retenir de sourire – il savait qu’il avait fait le bon choix. Un pied dans la vieillesse, un pied dans son temps, Walter tenait absolument à cet équilibre. Dans la même veine, il lisait le New-York Times et les Inrocks, parcourait les blogs, surfait comme ils disent. La nostalgie ? C’était pas son truc, du moins, il l’avait décidé ainsi. Vivre à Paris, certes, c’était un choix du passé mais il trouvait que la capitale lui ressemblait de ce point de vue-là. Son choix esthétique vestimentaire s’était déterminé suite à une longue contemplation de la Pyramide du Louvre. Au premier abord, cette vision l’avait profondément heurté. Le Louvre, ce bâtiment majestueux, était défiguré par cette chose de verre, insolemment moderne. Mais comme d’habitude, il chercha à comprendre. Il étudia, observa et s’inclina. Cette pyramide inscrivait le Louvre dans l’avenir. Il n’appartenait plus seulement au passé, vestige d’une époque de gloire, il se dressait fier au milieu de ce siècle, debout et vivant. C’est à ce moment-là que Walter Jenkins prit une décision concernant ses vêtements. Il se regarda sans une glace sans indulgence. Son costume était parfaitement coupé, sombre et intemporel mais il faisait vieux monsieur, il avait un côté Général de Gaulle sans médailles, autant dire pitoyable. Soudain, il se faisait l’effet d’être une momie. Il frissonna.

 

Il alluma son ordinateur, un peu surexcité et passa les deux jours qui suivirent à compulser frénétiquement des blogs et magazines de mode. Sa conclusion fut sans appel. Les trois éléments qui l’inscriraient dans une modernité seraient les converses beiges, des chemises de marque jamais rentrées dans son pantalon et un panama. Ceci était son uniforme de ville ; dans sa maison de campagne, il soignait un style gentleman-farmer de bon aloi, on n’effaçait pas ses origines britanniques aussi facilement. Du reste, Walter s’aperçut bien vite que son choix lui avait fourni une source de liens sociaux inattendus. C’était par exemple ce jeune homme avec qui il avait commencé à discuter accoudé au zinc d’un café. Ils avaient marché dans Paris toute la nuit – Walter était insomniaque – bu des coups, refait le monde. Au moment de se quitter, le jeune homme insista pour qu’ils s’échangent leurs numéros de téléphone mais Walter refusa. Il avait une théorie également à ce sujet. Il ne voulait être un poids pour personne, il avait peur en notant ces coordonnées qu’un jour la solitude fut trop grande et l’abaisse à mendier un échange. Il citait Ionesco à ce sujet « Seul l’éphémère dure ». Il n’était pas convaincu que le jeune homme avait compris mais la beauté de la citation faisait son office ; il n’insista pas. Donc Walter Jenkins faisait encore bien des rencontres à son âge. Il se baladait dans Paris, le nez au vent, plus libre que jamais, un sourire accroché aux lèvres la plupart du temps et peu de personnes ne craquaient pas. Seuls les vieux lui tiraient la tronche comme s’il était une anomalie génétique.

 

Pour l’instant, il était dans le métro. Il n’aimait pas tellement ce moyen de transport mais il avait besoin de se rendre rapidement à un rendez-vous. Son cardiologue. Les examens habituels. Ne pas manger de raisin. Les recommandations. Le vélo d’appartement. Il détestait cordialement son cardiologue. Son amour pour Sarkozy était démentiel et Walter Jenkins se demandait comment un être à peu près sain d’esprit pouvait être fan d’un type qui avait toujours eu les dents qui rayaient le plancher, un genre de spécialiste de la tranchée dentaire. De l’ambition oui, mais de la discrétion encore plus, que diable ! Il était persuadé que s’il avait pu, son cardiologue aurait affiché le portrait du Président au-dessus de son bureau, voire dans la salle d’attente.

 

Il s’assit sur un des strapontins. Il commença à observer ses congénères. On était dans la moyenne habituelle, une trentaine de personnes, 28 qui font la gueule, un qui pleure et l’autre qui sourit. La vie, quoi…

 

Il réduisit sa focale imaginaire et se concentra sur ses plus proches voisins. Le type en face de lui se faisait copieusement engueuler par sa compagne. Il ne pouvait distinguer précisément ses propos mais à vue de nez, quelque chose avait déplu à madame. Il se lança des paris à lui-même : était-ce une demande d’augmentation refusée ? Une œillade trop appuyée envers une autre jeune femme ? Au vu de la véhémence avec forces grimaces agressives et agitation frénétique des mains, l’heure était grave. Au choix, le sexe ou l’argent. Walter décida qu’il s’agissait de sexe, finalement quelque part, c’était l’exotisme à deux pas de chez lui. Depuis combien de temps n’avait-il pas baisé ? Il soupira. Ca lui manquait parfois.

 

Il se tourna vers sa collègue de strapontin. Il n’eut pas le temps de l’étudier, elle se levait déjà, s’approchait des portes. Une jeune femme, jean, boots et veste. Nerveuse. Les cheveux longs. Gracile. Le pas décidé. Elle sait où elle va. Il amorça un mouvement pour se tourner vers la fenêtre quand quelque chose l’interpella. Il se baissa et ramassa une pochette. En une fraction de seconde, il comprit qu’elle l’avait oubliée. C’est ennuyeux ce genre de choses. Il avait une sainte horreur de perdre, d’égarer. C’était typiquement le genre d’événement qui pouvait le titiller pendant des mois. Fatalement, cela devenait la chose la plus importante au monde.

 

Il se remémora tout ce qu’il avait pu semer sur son chemin et s’agaça tout seul de son étourderie. Le type en face de lui avait l’air d’être en phase terminale de dépression nerveuse, sa femme était toujours sur son dos. Il se détendit. Voilà une chose qu’il ne subirait plus, quel soulagement tout de même, être libéré de ce lien aberrant que constitue le quotidien monogame. Il soupira d’aise. L’avantage de l’âge c’est que plus personne ne vous mettait de pression sur le domaine de l’amour. Ne parlons même pas du sexe, c’était le royaume de l’Atlantide, le cul quand on est vieux c’est de l’ordre du mythe silencieux.

 

C’était le moment de quitter le métro, il arrivait à sa station. Il regarda la pochette dans ses mains, il ne savait que faire. Il décida par correction de la déposer au guichet. Il espérait juste que la jeune femme y penserait. Il descendit doucement, marcha lentement vers la sortie. En se laissant porter par l’escalator, il retourna dans tous les sens la pochette. La curiosité le dévorait. Son excellente éducation le dominait encore, de la discrétion que diable, mais il se sentait fléchir. Après tout, ça se trouve c’était une brochure de vacances ou un formulaire d’inscription quelconque. Il craqua. Plus ou moins persuadé que la terre entière le jugeait à cet instant-même, condamnait son attitude déplorable, il jeta un regard coupable à l’intérieur de la pochette.

 

-« Excusez-moi Monsieur ? »

 

Il sursauta. Quelle horreur, lui Walter Jenkins pris en flagrant délit de fouille. Dieu que c’était vulgaire. Sa mère devait être hystérique là où elle se trouvait – probablement en enfer niveau -1, elle était tellement chiante – il l’entendait d’ici.

 

Mais, non, c’était une fausse alerte, juste une demande de renseignement, Walter indiqua très aimablement la meilleure sortie à ce provincial perdu et reprit son chemin. Mais le contenu aperçu l’intriguait. Il n’avait vu qu’une page blanche avec écrit dessus « La propagande amoureuse ». C’était joli. Il n’allait tout de même pas confier quelque chose qui se nommait ainsi à un inconnu, c’est pratiquement inconvenant de faire une chose pareille ; tout en oubliant allègrement qu’il était lui-même un parfait inconnu pour la probable auteure de ces mots. Il hésita en passant devant le guichet mais garda fermement contre lui la pochette. Il serait toujours à temps de la ramener.

 

Walter Jenkins sortit du métro et s’approcha à reculons du cabinet de son cardiologue. Dieu seul sait ce que celui-ci allait encore lui sortir comme énormités. Parfois, Walter avait envie de décéder d’une crise cardiaque uniquement pour faire chier cet abruti. Ca lui casserait ses chères statistiques à ce crétin. Parfois, il avait aussi envie de fumer un énorme joint.

 

Il avait encore à son âge un paquet d’envies.

 

Il était vivant.

1 commentaire sur “Walter Jenkins

  1. Ce que j’aime dans les histoires des auteurs que je lis régulièrement , c’est d’y retrouver leur patte , les petits details qui font que même si les histoires sont differentes, on retrouve une empreinte. Celle ci me comble donc 🙂

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