A quel moment notre société a déraillé sur l’argent ? De Bretigny à la déchéance de la nationalité

Il y a une question que je me pose souvent, obsédante, oui, un leitmotiv : « A quel moment, ça a commencé à dérailler ? » Je peux me la poser à propos d’individus ou de la société française en particulier ou de la société occidentale en général. Je n’ai généralement pas de réponses. Evidemment. Ce serait tellement plus simple.

 

Ce matin, je me demande à quel moment notre rapport à l’argent a complètement déraillé. Ou a-t-il été toujours ainsi ? J’y pense à propos de deux faits qui n’ont strictement rien à voir l’un avec l’autre.

 

D’une part, il y a @sarkofrance que j’aime vraiment bien mais qui, hier, a posé une question hallucinante. Je ne sais même pas sincèrement comment on peut penser à un truc pareil. En l’espèce – et j’espère qu’il ne m’en voudra pas de ne pas linker, il sait ce que je pense de la plateforme concernée – il envisagerait sereinement de priver de leur nationalité française, les exilés fiscaux mais comme légalement c’est compliqué, il a pensé à autre chose :

 

Il y a une autre mesure simple, peu coûteuse, psychologiquement désastreuse.

 

Elle aurait de l’impact.

 

On vire les exilés fiscaux de leur tombe s’ils ne payent plus l’impôt chez nous. En d’autres termes, on leur interdit de se faire enterrer en France.

Qu’ils se barrent.

Allez…

Chiche…

 

Autrement dit, face à quelqu’un qui a décidé que l’argent était plus important que son propre pays, on oppose le refus de l’enterrement en terre natale car l’argent est plus important que ses droits fondamentaux. Outre le fait que je ne vois même pas comment légalement, techniquement on peut obtenir une loi pareille ; malgré le fait que pour quelqu’un qui se réclame de gauche, on s’assied sur des principes fondamentaux de la déclaration universelle des droits de l’homme, il y a surtout en substance un message : l’argent est plus important que tout. Si je pousse le curseur jusqu’au bout, il y a « l’argent est plus important qu’un humain ». Je vais être complètement démago (mais c’est pas moi qui ai commencé) quand on assassine quelqu’un, un adulte, un enfant, une seule personne ou plusieurs, jamais on ne vous déchoit de votre nationalité. Jamais ou quasi. C’est un droit fondamental et quoique vous fassiez, en bien ou en mal, personne ne peut vous la retirer (sauf conditions extrêmes à savoir) :

 

L’article 25 du code civil33 précise que la déchéance est possible si la personne a acquis la nationalité française par naturalisation, et si elle « est condamnée pour un acte qualifié de crime ou délit constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou pour un crime ou un délit constituant un acte de terrorisme » ou « s’il s’est livré au profit d’un État étranger à des actes incompatibles avec la qualité de Français et préjudiciable aux intérêts de la France ».

C’est une procédure marginale qui est employée dans des situations exceptionnelles : d’après le ministère de l’immigration, on ne recense que cinq cas de déchéance de la nationalité française en 2006 et aucun depuis34,35.

Le nombre de personnes ayant été déchues de la nationalité française s’établit à 14 sur la période de 9 ans de 1989 à 1998, à 7 sur la période de 9 ans de 1998 à 2007.

Afin de respecter l’article 15 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, seuls les citoyens ayant la double nationalité peuvent, depuis 1998, être déchus de la nationalité française.

 

Le raisonnement sur le lien impôts-perte de nationalité, c’est de dire que pratiquer l’exil fiscal, c’est atteindre les intérêts fondamentaux de l’Etat. Soit. Encore faut-il déterminer quand commence l’exil fiscal et quand commence « j’ai juste envie de vivre à l’étranger ». Mais encore faut-il qu’il y ait double nationalité. C’est ballot.

 

A quel moment, a-t-on pu commencer à se dire qu’après la mort de quelqu’un, on le condamnerait au nom de l’argent ? A quel moment, on a décidé qu’on ferait « payer » la famille après une perte ? Au nom de l’argent…

 

Le plus flippant dans cette histoire, c’est de voir certains d’extrême-gauche (et là, je ne parle pas de @sarkofrance, entendons-nous bien) se plaindre jour après jour que l’appât du gain, la course effrénée au profit fait faire n’importe quoi aux hautes sphères et de les voir dire à leur tour n’importe quoi jour après jour sur « comment punir les puissants » ce qui de facto leur fait entériner qu’au nom de l’argent, on a tous les droits, finalement. C’est dingue, non ? C’est une guerre de tranchée qui a lieu entre ces deux univers mais les deux tombent d’accord sur une chose : l’argent définit leur rapport au monde. Ils sont incapables de sortir de cette logique-là. Au lieu de penser dispositif légal, coopération internationale, discussion, dialogue, que sais-je encore, on tente de faire sauter encore un verrou que l’on croyait définitivement fermé. Entérinant là aussi une logique d’en haut qui est de tenter de pulvériser chaque acquis social. Chacun à chaque bout de la chaîne croit légitime de tout se permettre.

 

Le truc c’est qu’avec un raisonnement pareil, ça nous donne : A connard, connard et demi. Et je n’ai jamais vu de société fonctionner correctement sur une loi du talion version améliorée. Ca ne marche pas.

 

Le deuxième fait concerne Bretigny. Il semblerait, avec toutes les précautions que l’on peut prendre, que des jeunes aient tenté ou aient dépouillé les victimes et/ou de caillasser les présences de l’ordre, les pompiers et de piquer les portables des équipes de secours. On est bien d’accord, c’est moche. J’entends depuis ce matin l’indignation et je la comprends. Mais.

 

A quel moment, l’argent a fini par devenir plus important que le respect des victimes, des équipes de secours ? Une société ne fabrique que ce qu’elle mérite en définitive. Oui, c’est sûr, avant c’était mieux quand les « pauvres » se conduisaient dignement hein… #fantasme. Mais comment voulez-vous que ces jeunes ne s’agenouillent pas, que leurs principes ne se couchent pas devant le Dieu Argent quand la société toute entière le fait ? Y compris dans ce trip démago de dire « tu veux pas donner d’argent à ton pays donc je te dépouille d’un des trucs qui te définit de manière fondamentale ».

 

Si ce qui s’est passé à Bretigny s’avère vrai, ça dit : aucun respect pour les représentants de la société – policiers, pompiers, personnel de la sncf – aucun respect pour les morts, tenter de se faire du fric n’importe comment pourvu qu’on en ait. Mais que montre-t-on jour après jour à ces petits cons ? Qu’on peut faire à peu près n’importe quoi pour avoir du pognon. Ca se voit partout dans les médias, dans la vie de tous les jours, en politique, en business etc. Faut-il être naif pour penser que cette catégorie sociale va rester bien sagement dans son coin à se conduire dignement. Au nom de quoi ? Qu’il y a des principes qu’on ne foule pas ?

 

Mais quand certains, et c’est un reflet de ce qu’une société envisage, se permettent d’affirmer que l’on peut faire payer quelqu’un même après sa mort à cause de l’argent, je crois qu’il n’est pas très étonnant qu’en « bas » on se permette de faire des trucs répugnants. Je sais que je fais un pont entre deux choses qui n’ont rien à voir mais je pense qu’une fois réunis, cela dit quelque chose d’effrayant sur notre société.

 

Je vais être violente, c’est même de la provoc mais que l’on dépouille des morts lors d’une catastrophe ou que l’on dépouille un mort d’un enterrement dans son propre pays, où est la différence ?

 

Alors, bordel, à quel moment notre société a déraillé sur son rapport à l’argent ? D’en haut jusqu’en bas ?

 

 

Edit de samedi 16h26 #Brétigny: Samu et Croix-Rouge n’ont pas vu de pillage >> http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20130713.OBS9402/bretigny-samu-et-croix-rouge-n-ont-pas-vu-de-pillage.html

8 commentaires sur “A quel moment notre société a déraillé sur l’argent ? De Bretigny à la déchéance de la nationalité

  1. Je ne suis pas trop d’accord avec toute cette argumentation sur les richesses, surtout que généralement les grandes fortunes se font sous la protection des pouvoirs politiques. Beaucoup des grandes fortunes actuelles se sont faite sous le gouvernement de Mitterrand. Et pour se qui est de l’évasion des capitaux ça a toujours existé. Ici en alsace il y avait la band des bruleurs de pieds qui d’ailleurs ne brulé pas que les pieds ils violé les femmes de la ferme et avec un entonnoir il déversé du purin dans la gueule du vieux jusqu’à qu’il dise ou il a planqué le magot ! Aujourd’hui les voleurs de grand chemin se sont les fonctionnaires de l’état ! Et dans les fermes le magot ce sont des dettes à la banque ! Bon je suis persuadé qu’un état fort a les moyens de contraindre les riches à payes, le problème est que je ne croie pas qu’ils en aient la volonté !

  2. Comment dire…
    Je vais te résumer l’idée avancée dans mon billet d’une phrase: quelqu’un qui décide de quitter le pays pour éviter de payer l’impôt ne devrait pas être autorisé a revenir s’y faire enterrer.
    Je ne vois pas le rapport avec les détrousseurs de cadavres (?), ni même avec la double peine que Sarko avait voulu infliger a certains délinquants.

  3. Je viens de lire ton commentaire, Juan. Je te remercie mais je crois que j’avais compris ^^

    Tu sais quoi ? Je m’attendais à tout sauf à ce que tu me prennes pour une idiote. C’est chose faite.

    1. Non, tu ne me fais pas part de ton incompréhension, en tout cas, ça se voit pas.

      Mais j’aurais aimé comprendre comment un mec comme toi, qui à priori, a des valeurs solides peut en arriver là.

      Je ne comprends pas. Même ma réponse est assez rentre-dedans, il n’en reste pas moins que j’aurais aimé comprendre ton cheminement. Or ta réponse n’offre pas le début d’un commencement d’explications.

      Le point n’est pas de te faire changer d’avis mais bel et bien d’arriver à suivre ton raisonnement.

  4. Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais certains indices donnent à penser que nous vivons dans un monde essentiellement… marchand.

    Que nous le voulions ou non, dans ce monde marchand, c’est l’argent qui impose son monde, et son rapport au monde. A tous. Même à ceux qui mettent en place ici ou là des zones de gratuité, même aux freegans, même aux squatteurs.

    Dans ce monde, les êtres humains sont de la chair à travail, de la chair à produire. Il y a pour eux un marché: le « marché de l’emploi » – cette expression éloquente n’est d’ailleurs contestée par personne -, ce qui signifie un marché de leur emploi: de l’emploi que l’organisation sociale, le monde marchand, peut faire d’eux, selon ses modalités, pour ses fins. Et si l’on peut sans conteste dire que s’y applique impitoyablement le principe « malheur aux surnuméraires », ceux qui ont le bonheur d’y avoir trouvé à s’employer sont loin d’être enviables pour autant.
    Dans le monde marchand, de Staline à Sarkozy en passant par Hollande ces jours ci, les êtres humains n’ont jamais été et ne sont jamais que « le capital le plus précieux ».

    Quand les êtres humains ont-ils « déraillé par rapport à l’argent », demandez-vous?
    Je ne prétendrai pas le savoir ni le dire. Je serai enclin à penser que cela a dû se passer à peu près au même moment que lorsqu’ils ont déraillé avec le Pouvoir. Autant dire que ça peut faire un bail, et que ça a pu se faire sur du long terme.

    (Je me rappelle avoir lu un chouette texte de ce cher Léon BLoy, intitulé L’archiconfrérie de la Bonne Mort, qui met un peu le doigt sur un sujet analogue à l’actualité qui semble avoir suscité votre post. Il fut écrit suite à l’incendie du Bazar de la Charité. Je ne peux qu’en recommander chaudement la lecture.)

    A propos de chaleur… quand, il y a presque 70 ans des libertaires espagnols ont commencé de brûler l’argent sur la place de leurs villages, tout le monde, des méchants franquistes aux gentils démocrates républicains en passant par les pas beaux stals, tout le monde est tombé d’accord: l’urgence, vis à vis de ces gens-là, c’était de leur faire la peau. Ce qui fut fait.

    Si nous voulons vivre des rapports humains, une société humaine, il faudra probablement commencer de passer à autre chose qu’aux rapports marchands.
    Il y en a qui ont d’ailleurs essayé. Mais l’argent et les rapports marchands se sont jusqu’ici toujours trouvés bien plus d’amis qu’il en fallait pour les en empêcher.

    Par ailleurs, au sujet des rumeurs lancées il y a deux jours par un sympathique syndicat de police au sujet de supposés répugnants comportements charognards de la part de quelques vilains jeunes de banlieue… Ces rumeurs, bien que complaisamment accueillies et propagées par média, gens de bien, réseaux dits « sociaux », sites de la « fachosphère » et citoyens bien intentionnés, ont été démenties par les premiers concernés – les secouristes présents sur place.
    Et il me semble que si les mots « honnêteté intellectuelle » ont encore un sens, qu’avant même de donner à voir aussi bassement où vont leur haine, aucun de ces braves gens si prompts à venir spontanément et généreusement noircir le coeur des peaux trop bronzées que leurs yeux et ceux de leurs parents ont depuis longtemps relégué en banlieue, aucun de ces gens de bien ne pouvait prétendre plus que quiconque, y compris l’auteur de ces lignes, à la moindre espèce d’innocence, quant à son propre rapport à l’argent.

  5. J’avais eu un semblant de réponse dans le livre de Nicholas Shaxson « les paradis fiscaux: enquete sur les ravages de la finance néolibérale »..
    Pour mémoire, je l’ai lu il y a plusieurs mois (franchement, lisez le, c’es tcomme un polar c’est clair et tout), il expliquait que la finance avait pris le pas sur l’économie début 80’s et avait déconnecté la création de la richesse de la production et de la consommation.. En gros place à la spéculation avec les conséquences qu’on connait: succession de crises financières etc etc.
    le plus intéressant était que cette nouvelle manière de faire a démarré dans l’illégalité à londres, les politiques ont fermé les yeux. puis en voyant que ça rapportait gros ils ont accepté et ont supprimé tous les obstacles législatifs et les garde fous pour la rendre légale, en croyant à la fable de l’autorégulation des marchés. A ce moment, l’argent par la finance a pris une importance démesurée par rapport à l’économie réelle.
    Egalement un rappel historique hyper intéressant sur la création des paradis fiscaux, certains l’ont été directement par al capone et la mafia en général, qui ont pris le contrôle de certaines îles aux larges des USA en corrompant les politiques locaux pour créer un système bancaire tout entier dévoué au blanchiment de l’argent du crime, pour le réinjecter aux USA.
    idem pour la suisse et sa « neutralité » qui lui permettait de récupérer les avoirs des pays qui se foutaient sur la gueule et planquaient leur argent et or en son sein..

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