Les Danaïdes : une lettre

Un jour apparut – et personne ne sut jamais pourquoi, qui, comment, mais seulement le où et le quand – une affiche qui fut déposée dans tout Paris. Le rythme était anarchique, parfois un quartier entier en était couvert et ça disparaissait ensuite dans les mains du temps, des désoeuvrés, de la propreté et puis ça revenait soudainement coloniser les rues. S’il s’agissait d’un coeur, son rythme était en guerre. Souvent cela ressemblait à une opération commando, du jour au lendemain, les rues en étaient parsemées et celui/celle qu’on pensait seul(e) était soupçonné de multitudes. Etait-ce d’ailleurs une fille ou un garçon qui se répandait ?

 

Un jour – le départ – je tente l’éclaircie, une lettre comme un aveu ; je frappe à la porte sans trop savoir pourquoi. Déposer sur le seuil des mots pour comprendre, se redresser, poser sa tête et une main sur une porte qui restera fermée et écouter la respiration de l’autre, celui juste derrière, celui qui restera silencieux.

 

Un jour – la fin – je tente l’obscurcissement, une lettre comme un défi puisque personne ne me racontera la fin de l’histoire. Et comme ces mots, tu les as laissé derrière une porte, je dresse moi aussi le rempart comme une façon de ne plus t’aimer du tout à défaut d’éradiquer cette névrose qui court dans mes rêves, qui court dans les veines, celle qui me lie à toi comme un poison dont on ne s’extrait pas. »

 

On se moqua, on analysa, des quolibets aux diagnostics psychiatriques, on admira, on tronqua. Cela prit un tournant viral grâce à Instagram. On soupçonna une histoire d’amour fatalement tragique. Il se passa une année.

 

On chercha le/la destinataire, souvent secrètement envieux d’une telle démonstration. « C’est pas toi qui ferais ça pour moi ». Parfois on se laissa aller à penser qu’on l’était mais le doute subsistait et s’il y avait hésitation, c’est qu’on ne l’était pas. Le destinataire se devait d’être une évidence, une certitude, la vérité. Seul un humain au coeur d’une ville autre et qui en avait entendu parler au détour du réseau social – ça faisait un peu tâche au milieu de toutes ces prises de vue de bouffes, de ciels, de pieds, de chats – seul cet humain savait que ces mots lui étaient destinés. Pourquoi avoir envahi Paris alors qu’il était ailleurs ?

 

Un an après jour pour jour, une lettre fut publiée dans un grand quotidien, pleine page de pub. « Le rempart » fit le lien. On se délecta de cette suite et tout le monde y alla de son appréciation, pâtée pour chiens bien distribuée.

 

 

Alors ces mots que tu as refusés – « c’est vrai, je dois bien finir quelque part » – oui, il faut bien qu’ils finissent quelque part, alors ces mots que tu as refusés s’achèveront ici. Oh, c’est une version édulcorée, il a fallu que je gomme les lieux et des détails, les prénoms et certains aveux. Et puis nous ne sommes pas seuls, il y a tous ces gens qui vont lire. Il faudrait que je fasse court, percutant, efficace. Des slogans. Des mentions légales en tout petit. Je me suis interrogée au sujet d’une photo. J’aurais pu te placarder en pleine page. Tant pis pour la loi, le respect et les procès. Toute l’ironie consiste à ce que peut-être tout le monde sauf toi lise. Mais ces mots existeront malgré toi et le rempart. Alors comment créer une intimité dans un contexte pareil ?

 

 

La lettre contenait des chansons. « le bal perdu », chanson qu’il lui avait offerte, elle en voulait plus, elle voulait « l’insouciance et les gestes émus » mais elle savait que c’était impossible. Un coup de foudre. Une scène au ralenti. L’illusion de ne pas aimer et la réalité en pleine gueule. Les frontières de cette confession. La lettre contenait dix ans de gestes avortés. Se rater encore et encore. Lui, fataliste : ça, c’est l’histoire de notre histoire, le problème de connexion. Le refus d’une histoire de cul banale à en pleurer. Des adjectifs pour qualifier un homme qui était trop pour un seul. Des extraits de la chanson « tropiques » de Maissiat : « à mes visites de courtoisie, je respire en tes murs, nous trinquons à nos tragédies. » Des phrases éparpillées, de lui : Tu me rends nerveux, il ne s’est rien passé parce que ce n’est pas ça qui se jouait quand nous étions seuls, et j’ai très envie de toi, mais je vais être heureux. D’elle : Tu es mon exception. Mon secret. Ma malédiction. Il va terriblement lui manquer. Des questions. Beaucoup de pourquoi qu’elle avait finalement supprimés. C’est ma contrainte, mon fardeau, quelque chose comme un monstre posé près de moi. Elle s’en voulait. Des souvenirs. Mais à côté et ça l’a toujours emporté, il y avait une ivresse, un sourire qui me disait « C’est mieux comme ça » comme une victoire, comme une estocade à la banalisation de l’assouvissement, une poésie, une littérature, oui, quelque chose de plus grand que la vie. Chuter sur ses propres ambitions. Dérisoire. Une après-midi délicieuse ensemble et des fleurs pour un enterrement. Inconditionnel. Sincèrement, j’étais partie pour m’éclipser sans tapages mais tu m’as retenue ; tu m’as prise dans tes bras. « Je te ravis, c’est un enlèvement, un soulèvement, un appel d’air et je tourne dans tes bras dans une absence passagère, comme un ravissement, loin du spectaculaire ». Toutes les impossibilités. Sans toutefois pouvoir projeter autre chose. Un mythe. Aucun homme ne pouvait supporter la comparaison. J’aurais du te dire je t’aime quand on s’est dit au-revoir ; je te l’ai dit une fois ou deux mais entre deux sourires et deux plaisanteries, pas assez sûrement. « quand je te sais sans fond, quand je te vois sans vie, aller jusqu’au bout de l’asphyxie ». Des mots en anglais, de lui. L’abandon et le vertige. Âme. Radiohead Day. Tu es versatile. Toi aussi. La corde de l’illusion. Toutes mes tentatives ratées. Amoureuse.

 

Mais la fin était autre. Elle lui avait envoyé un message facebook pour lui dire qu’elle avait une lettre à lui donner. Pour toute réponse, elle avait eu droit à un « vu » officiel avec encoche. Rien d’autre. Ce n’est même pas lui qui avait répondu, c’était un algorithme. Pourtant je n’ai pas été envahissante mais même ça tu me l’as refusé. De la colère. Le rempart « à cet amour muet, à cet amour fuyant, à cet amour tentaculaire ». « Le grand ménage »: liste connaissance, chat bloqué, portable supprimé. Elle avait fini par ne plus y penser. Mais il avait ressurgi au bout de quelques temps dans ses rêves, il infestait son inconscient. L’on disait autour d’elle que c’était une manière de faire le deuil mais comment y arriver lorsqu’on mène, la nuit, une vie parallèle avec un absent ? Les affiches et l’encart, c’était un début de solution croyait-elle. Se sortir de là quel qu’en soit le prix. Ne pas aimer un fantôme. Ne plus aimer un fantôme. Le rempart.

 

C’était une fille. On se moqua, on analysa, des quolibets aux diagnostics psychiatriques, on admira, on tronqua. « C’est une folle », « Je donnerai cher pour voir la tête du mec », « Mais bordel, c’est qui ? », « C’est une pub, j’en suis sûr », « Elle doit pas tourner très rond pour être obsédée à ce point-là ». Le monde fut partagé entre la méfiance et l’attraction mais personne ne resta indifférent. Elle avait eu le courage de se débattre, lutter là où la plupart déclarent forfait, « loin de ses terres, de sa mémoire ». Certains mêmes espérèrent que le mec répondrait. Beaucoup attendirent.

 

On aurait pu penser que le genre humain, auteur de tant de livres, de tant de films, de tant de chansons – les courages écrits, les lâchetés filmées ou les deux fredonnés – évoluerait au rythme de ses créations, celles qui nous font réagir, celles auxquelles on adhère et celles qui nous font une démonstration dérangeante de nos veuleries mais la vérité, cruelle, c’est qu’elle stagne. Malgré toute l’empathie dont on peut faire preuve vis à vis de ces personnages, on reste bas de plafond. Malgré toutes les références culturelles dont on peut se targuer, nul ou si peu se conduit de manière grandiose ou plus simplement humainement. Les mêmes scénarios sentimentaux se répètent siècle après siècle : aucune amélioration si ce n’est celle d’une liberté illusoire.

 

On a tous dans le cœur une part manquante, un être resté silencieux, celui, celle qui n’a pas voulu s’expliquer, écouter, être là juste un moment. Le cadavre dans le placard cerné de « pourquoi ». Celui, celle dont on finit par ne plus jamais parler pour ne pas se heurter aux phrases toutes faites de la bienveillance. Celui, celle dont on ne prononce plus jamais le prénom pour ne pas entendre le soupir d’exaspération. Celui, celle dont on porte le deuil inachevé. La zone de silence.

 

Certains mêmes espérèrent que le mec répondrait. Beaucoup attendirent.

 

La vérité c’est qu’il n’y a jamais eu de réponse à cette lettre.

 

La vérité c’est qu’il n’y a jamais ou si peu de réponses à ces lettres sans cesse réécrites dans nos têtes, parfois manuscrites ou tapées, très peu envoyées. Inutiles, ils racontent mais jamais ne changent le cours des choses : les arts n’ont jamais remporté la victoire de cette influence-là.

 

Ils gisent vaincus auprès de nos cœurs obscurcis.

 

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Ce texte s’inscrit dans une série « Les Danaïdes » (les cinquante filles du roi Danaos. Elles accompagnent leur père à Argos quand il fuit ses neveux, les cinquante fils de son frère Égyptos. Après qu’ils aient proposé une réconciliation, elles épousent leurs cousins et les mettent à mort le soir même des noces. Les Danaïdes sont condamnées, aux Enfers, à remplir sans fin un tonneau sans fond.). Je prétends que les humains passent leur vie à remplir sans fin un tonneau sans fond. Je prétends que ni l’argent ni le sexe ne font tourner le monde mais bel et bien le manque d’amour, parfois jusqu’à la déviance…

3 commentaires sur “Les Danaïdes : une lettre

  1. Très beau texte, assez claire pour laissé croire a l’ignorent qu’il a comprit est assez sombre pour le pousser à plonger dans le puits sans fond. L’avenir de l’humain et dans le marécage d’ou il est sortie là au fond de la vase se trouve la réponse et la racine. L’esprit et née de la chair qui elle a plus de mémoire et d’information que lui. Et la chair viens de la terre l’humain na pas était déposé dans un jardin !
    Le texte et très beau et il a du rythme mais pour moi il reste complexe il ne fait pensé a la défaite du moi ténèbres sur le moi lumière. Je suis resté cet enfant qui porter une souffrance don il ne comprenait pas les origines. Enfant de l’amour qui a eu de la chance d’être née dans une famille qui l’aimé. Sur protéger pars sont entourages élever dans un esprit de liberté et tolérance. L’enfant du désordre dans sa tête, qui croyait qu’il était mort le jour de sa naissance. IL A construit une identité toujours en évolution, mais il n’oublie ni la ferme a Santander au bord de la mer ou il est née. Il n’oublie pas non plus la cité ou il a grandie, une cité dans un village de France .pendent que les parents prenais possession de la maison que l’ont nous avais attribue dans la cité de la tuilerie. Nous les trois enfants ont a eux la plus bel des expériences ; les enfants de la cité nous ont reçu d’une drôle de façon. Les petits italiens algériens et français ont observés avec curiosité et crainte les nouveaux venus, les petites espagnoles eux à coups de pierres. Mais eux ignorés que le héros était dans notre camp le meilleur et le plus dur le plus sensible aussi. La fille Carrillo a l’hôpital, nous une bronca du tonner de dieu, mais mon frère était devenu le héros que la cité attendais, tous les enfants se sont approchés de lui, et moi j’ai construit ma cabane sur l’arbre au bord de la rivière ou dans ma solitude je pouvais observer le monde ! La vie et un mouvement élan, l’amour est sorcier un chant un rituel que l’humain a transforme en sacrifice en soumission.la femme est complice de se terrible crime que l’homme à manigancer, la terre avalera la vie l’homme ne sortira pas en vainqueur de se combat. L’homme est sorti en rampant du marécage et il partira en pourrissant dans les ténèbres, l’homme ne vient pas du ventre de la femme mais du plus profond de l’obscurité ; La lumière n’est pas sont royaume mais sa chance, aimé jusqu’à déchiré sont corps et détruire sont esprit pour n’être que sens !

    El amor es un brujo que engaña con su magia a la diosa, tu ofrece tu ser y el busca tu cuerpo, tu le ofrecer tu corazón tu ingenio y el busca tus piernas y tu pecho, tu le ofrecer las bonitas palabras de tus labios y lengua y el los quiere callar con sus besos y comiéndote los labios y la lengua. ¡Tu cree que es un salvaje y el cree que tu ere una diosa!

    Avec beaucoup d’interrogation et hésitation mais je le posse quand-même non commentaire !

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