Féminisme et musique, là où commencent mes frontières…

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« I know you want it, I know you want it, youuuuu’re a goooood girl »
 
Ça c’est moi : Catnatt, 42 ans, féministe notoire qui chante quasi en cachette Robin Thicke. J’ai vu ressurgir sur twitter un article de Vice écrit par une fille très énervée après ce chanteur et son clip effectivement sexiste. Je l’ai lu, et parfois, souvent, approuvé. Je ne suis pas très à l’aise mais il n’y a rien à faire, j’adore ce morceau : la ligne de basse irrésistible et implacable, les voix de Robin et de Pharell et le flow de T.I.
 
Quand on est blogueuse musique et un tant soit peu féministe, on développe, je crois, un genre de schizophrénie qui nous amène à établir une distance quand on parle de chansons. Une distance qui peut s’apparenter au principe de frontière entre individu et artiste. Il est fort probable que si ce que je peux chanter et danser avec ferveur sortait de la bouche d’un homme dans la vraie vie, il se prendrait une mandale dans la figure aussi sec.
 
Par exemple, le procès Orelsan : je n’ai pas pipé mot sur le sujet. Je n’ai ni commenté dans un sens ni dans l’autre, je suis le commandant Cousteau, je suis le monde du silence : Pourquoi ? Je n’apprécie pas Orelsan, je n’aime pas sa musique ni ses paroles et j’aime encore moins la chanson pour laquelle il a été condamné. Je comprends parfaitement que certaines femmes au travers de certaines associations se soient emparées du sujet et aient souhaité une condamnation. Je respecte la démarche mais je n’en aurais pas fait autant. D’abord parce qu’il aurait été particulièrement faux-cul de ma part de le faire : on ne peut pas vouer un culte à Snoop Dog (pas la version jamaïcaine, l’ancienne hein..) et aller brailler sur Orelsan même s’il a largement dépassé les bornes. Ensuite parce que je suis très sensible à la notion de liberté artistique qui ne suit pas fatalement la morale. Je suis tiraillée entre mon féminisme et le respect de ce principe. L’art ne peut pas être moral. En tout cas, pas tout le temps ; il est subversif. Je conviens que la chanson d’Orelsan n’apporte strictement rien à la société mais quelles sont les règles ? Si on condamne Orelsan aujourd’hui, quid de (exemple facile) Céline ? Ça commence où et ça s’arrête où ? Ca ne m’arrange pas en tant que féministe mais en quoi une chanson peut-elle être une incitation à la violence ? Est-ce que ce n’est pas facile et une façon de déresponsabiliser les vrais coupables ? Nous rions tous quand nous entendons « c’est de la faute des jeux vidéo », pourtant, avec cette condamnation, nous entérinons quelque part cette phrase débile. Si on entend dans un film, un type dire « les meufs, c’est des putes », s’embarquer dans une tirade sur le sujet en étant tout aussi dégueulasse qu’Orelsan, est-ce la même chose ? Où commence l’interprétation ? Dans le processus d’écriture ? Est-ce un personnage ou est-ce le scénariste/parolier qui parle ?
 
La conclusion fait mal, elle me pousse à me remettre en question : mon féminisme s’arrête où commence la musique. Je ne suis pas aussi laxiste avec le cinéma ou la littérature mais on pourrait même dire que mon féminisme cesse où commence l’art. Ça me met très mal à l’aise parce que ma position est ingérable. Pourtant, je suis bien obligée de négocier avec et de l’avouer.
 
C’est tellement pratique d’avoir le français comme langue maternelle d’ailleurs. Je suis loin d’être bilingue mais en général, je comprends vaguement de quoi il retourne. Je suis la reine des faux-culs sur certains morceaux : j’évite de trop me pencher sur le contenu des textes de rap, sinon, je pense que je ferais des bonds partout. Mais le rap est l’arbre qui cache la forêt.
 
« This is a man’s world »
 
On adore tous cette chanson : elle a le goût du féminisme, l’odeur du féminisme mais elle ne l’est absolument pas. Et l’excuse de l’époque ne tient pas longtemps. En 1966, les femmes travaillaient, certes pas à des postes à responsabilités ou si peu mais nous continuons à la chanter. « Under my thumb » des Rolling Stones : qui n’a pas dansé dessus ? En 1995, Mike Jagger déclarait : « Ce n’est pas une chanson plus anti-féministe que les autres … Oui, c’est une caricature, et elle est en réponse à une fille qui était une femme très agressive. » Ça se passe de commentaires, non ? « College girls are easy » des Beastie Boys est juste ahurissante, « girl, girl, girl » des Motley Crew donne envie de coller des baffes à tous les membres du groupe et la chanson date de 1987. « Stand by your man » que l’on braille tous dès qu’elle passe est un monument du genre. C’est pas ma came mais arrêtons-nous un instant sur les paroles de « I used to love her » de Guns’n Roses… En termes d’incitation à la violence, elle se pose là mais vous me direz qu’Orelsan a été condamné précisément par son usage d’un pronom au pluriel : « les meufs sont des putes » et non pas « elle est une pute ». Mouais… Je comprends l’argument mais je ne saisis pas très bien en quoi la chanson d’Orelsan inciterait plus un cinglé à la violence que celle de Jimi Hendrix « Hey Joe »… Beaucoup d’entre nous voue un culte à Morrissey qui ne s’est pas gêné non plus : « Big mouth strikes again ». Je suis certaine que beaucoup de mecs violents plaisantaient aussi n’est-ce pas et la complainte derrière qui demande pardon, c’est quand même typiquement le genre de conneries que les femmes entendent après s’être pris une raclée. En 1994 (c’est pas si loin) Tarantino ressuscitait « Girl, you’ll be a woman soon ». Il manquait que le « real » et on était dans une totale. Pourtant, combien d’entre nous se sont précipités pour l’acheter ? Seul groupe épargné : les Beatles mais l’on trouve tout de même un vers sexiste dans « Run for your life »*. Reste une question : la musique seule – la composition, le rythme, les notes, les harmonies, les arrangements, enfin tout ce qui compose le son d’une chanson – peut-elle justifier d' »avaler » sans broncher des paroles au mieux douteuses, au pire franchement dégueulasses ? Suffit-il de claironner que je ne suis pas dupe ? N’y a-t-il pas une certaine forme de lâcheté là-dedans ?
 
Bref, on traîne tous un paxon de chansons sexistes dans nos cœurs mais comme c’est en anglais nous n’y prêtons guère attention. Alors, parlons de Serge Gainsbourg… Le machisme dont il fait preuve à de très nombreuses reprises passe encore très bien. Je ferais volontairement l’impasse sur « Melodie Nelson »… Mais j’adore Serge Gainsbourg. Et je déteste le travail de Michel Sardou qui, lors du bref sondage que j’ai fait sur twitter et facebook, a été le plus cité en termes de chansons misogynes. Mais on ne peut pas décemment fermer les yeux sur le machisme de Serge Gainsbourg et vouer Sardou aux flammes éternelles. Question de talent ?
 
Qu’est-ce qui est pire ? Chanter « les meufs sont des putes » ou regarder Whitney Houston d’un regard lubrique et dire devant des millions de téléspectateurs « I want to fuck her » la réduisant à un simple objet sexuel ? Pourtant, le regard outragé de Whitney nous fait encore rire, non ? Beaucoup d’entre nous continuent à avoir une certaine indulgence vis-à-vis de Bertrand Cantat alors qu’ils sont choqués par « Je vais te MarieTrintigner ». Deux poids, deux mesures, non ? Parlons d’Olivia Ruiz qui reprenait une chanson de Brassens en 2006 : « Le comble enfin, misérable salope, comme il ne restait plus rien dans le garde-manger, t’as couru sans vergogne, et pour une escalope, te jeter dans le lit du boucher. ». L’icône bourrue en prend un coup et si on se penche vraiment sur son répertoire, j’ai la mâchoire qui se décroche, j’ai une folle envie d’envoyer un bulletin d’adhésion aux chiennes de garde. (Mais quand je regarde leur site et que je tombe sur les paroles de Pitbulle à propos d’Orelsan, je range aussi sec ma carte bleue.)
 
Alors, oui, j’ai réalisé que mon féminisme s’arrêtait à la musique. C’est terrible, n’est-ce pas ? La seule réponse que j’ai trouvée, poussive et pénible, c’est que je ne vois pas le monde à travers le prisme du féminisme en permanence. Et en particulier à propos d’art. Est-ce une faute, une erreur, un aveu de faiblesse ? Probablement. Sûrement. J’admire énormément les femmes qui appliquent réellement le postulat que tout est politique. Je n’y arrive pas.
 
Pour être tout à fait honnête, je me méfie généralement des gens qui ne voient le monde qu’à travers un prisme particulier. Ils ne sont jamais loin du fanatisme. Comment peut-on être si sûr de soi ? J’ai l’habitude de citer Laurent Nunez qui disait dans un superbe numéro sur le doute du Magazine Littéraire : « La certitude obéit même à une définition négative : c’est ce qui n’est pas discutable. Mais l’être humain est un être social, qui ne cherche qu’à discuter. Par conséquent, vivre assuré de ce qu’on est, et figé dans ce qu’on pense, c’est vivre en inhumain. C’est n’être qu’un animal. »
 
Pourtant, concernant le féminisme, qui n’est rien d’autre que l’égalité des droits entre hommes et femmes, je reste désemparée. C’est une cause indéniablement juste. Il n’y a même pas à en discuter. On pourrait en dire autant du racisme. Qui pourrait encore chanter une chanson raciste ? Passerait-elle encore à la radio ? Pourtant, on en laisse passer encore des chansons misogynes sur les ondes… J’ai un seuil de tolérance extrêmement bas, voire inexistant, sur les morceaux racistes ou homophobes mais il s’élève très curieusement quand il s’agit des femmes. Ce qui est paradoxal, vu que j’en suis une.
 
Tout ceci m’interroge. J’avais en tête un billet plutôt drôle et je me suis retrouvée à être bien plus grave que je ne l’avais envisagé. Il me reste incontestablement des progrès à faire en matière de féminisme. Je retourne le problème dans tous les sens alors que passe en fond sonore la chanson de Robin Thicke :
 
« OK now he was close, tried to domesticate you
But you’re an animal, baby it’s in your nature
Just let me liberate you (Hey, hey, hey)
You don’t need no papers (Hey, hey, hey)
That man is not your maker
And that’s why I’m gon’ take a good girl
I know you want it »
 
Et mon pied de commencer à suivre le rythme et ma bouche de fredonner ces conneries, de me retrouver en fait à jouer les « bonnes filles » : je ne suis pas encore sortie de l’auberge sexiste…
 
[contexte]>> Notes
– Merci à tous celles et ceux qui m’ont répondu sur twitter et facebook.
* Le vers en question a été trouvé par Ulrich qui fait partie de l’équipe Playlist Society. Il a suffisamment cherché pour que je lui attribue sa trouvaille. Ceci étant, je trouve cette chanson en fait aussi violente que « Hey Joe ».
– MAJ de 13h12. Je me suis interrogée, j’ai hésité et puis j’ai fini par mettre Morrissey. Marc, un blogueur de Playlist Society m’a fait remarquer qu’il devait probablement s’agir d’un homme et non pas d’une femme, ce qui était précisément l’objet de mes interrogations. Peut-être que c’est une erreur de citer cette chanson.[/contexte]
 

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