Les fuyants d’Arnaud Dudek

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« Les fuyants » : la famille.

 

« Chapitre 1 : (…) Deux ans plus tard les voici mariés, Jacob et Françoise, Françoise et Jacob. Les jeunes époux quittent le pavillon des parents pour un pavillon identique. Même moquette à longs poils bouclés, mêmes doubles-rideaux en velours. Ils sifflent un temps la mélodie du bonheur mais ça se gâte rapidement. Madame étouffe ses larmes dans son oreiller, monsieur rêve d’un ailleurs dépourvu de bouteilles et de moquette. La naissance d’un enfant (…) ne résout rien. Cette première vie d’homme marié trop jeune, Jacob décide de la quitter.

 

Chapitre deux : la fuite. Location d’un studio exposé plein sud (sans moquette : la libération par le carrelage en quelque sorte), à cent kilomètres du chapitre précédent ».

Pourquoi avoir attribué la fuite à « La conjuration » alors que « Les fuyants » est le second roman de la rentrée littéraire dont je parle ? C’était trop évident (fuite, fuyants n’est-ce pas) mais surtout dans la premier, la fuite est la conséquence d’une descente « aux enfers ». Dans le second, elle est presque accessoire puisqu’il n’est question que de tenter de comprendre pourquoi.

 

C’est une histoire d’hommes, de pères et de fils, d’oncle et de neveu ; c’est une histoire d’hommes qui s’enfuient et de femmes qui restent. Que cela soit d’ailleurs dans « Les fuyants » ou « Le cas Eduard Einstein » l’ordre « naturel » des choses est le même. Les femmes restent, s’inquiètent et pleurent, elles ne fuient pas, elles s’enferment à l’intérieur. L’égalité devant une certaine forme de lâcheté n’est pas pour demain…

 

Arnaud Dudek nous conte une histoire d’hommes comme il se plaît à dire, l’histoire de Jacob le grand-père, David le père, Joseph le petit-fils et Simon l’oncle de ce dernier. Leur credo : « Courage, partons ».

« La conjuration » traite d’une fuite en avant, juste entre la vie et les fantômes, « Les fuyants » conte la fuite préalable, celle juste avant. Le pourquoi. Qu’est-ce qui finit par nous décider à partir un jour ? La réponse ne doit pas être cherchée très loin généralement :  La famille et son cortège de névroses transgénérationnelles et de nons dits. Mais il faudra bien finir par parler de tout ça un jour. Comme si Arnaud Dudek avait voulu démontrer par là que seul celui qui affronte une vérité et tente de la dépasser devient un individu à part entière, se libérant par là-même des chaînes du passé.

 

Il faudra attendre trois générations pour que l’un se décide à mener une quête : savoir, comprendre, dénouer les noeuds de la filiation. Si « La conjuration » est construit autour du je, j’ai beau avoir cherché partout, à aucun moment on se sait comment le narrateur se nomme. Il est « je », sans prénom et sans nom de famille ; sans aucune filiation. Les lieux, les marques, les autres sont nommés, tout ce qui est finalement interchangeable, mais jamais lui. La famille est à telle point inexistante que son absence devient criante.  A contrario, dans « Le cas Eduard Einstein », le nom est omniprésent, obsédant : Einstein. Il aurait peut-être été plus simple pour Eduard d’être sans nom. Dans « Les fuyants » c’est Hintel qui est un des liens entre ces hommes. Un nom comme une blague pour David qui travaille dans l’informatique, un nom comme une marque : Intel (C’est un « running gag » dans le livre). Et il y a Simon Yachar, l’oncle. Le « je » n’existe que dans le journal intime de Joseph, le petit-fils, comme si Arnaud Dudek avait voulu démontrer par là que seul celui qui affronte une vérité et tente de la dépasser devient un individu à part entière, se libérant par là-même des chaînes du passé. Eduard Einstein affrontera une vérité, mais ne la dépassera jamais : elle l’engloutira.

 
Dans nos comportements, quelle est la part d’individualité et quelle est la part de négociation avec une névrose transgénérationnelle ? Peut-on lutter contre ça ? Tout commence avec Jacob Hintel mais sa fuite est-elle spontanée ou poursuit-elle un cursus entamé à la génération précédente ? On n’en saura rien mais Jacob fuit ; Jacob fuit sa famille car il s’ennuie au point de s’en rendre malade, tout ça pour se jeter dans les bras… de l’ennui et de l’alcoolisme. Son fils David fuit sa famille car il ne peut vivre ce qui le rend vraiment vivant, tout ça pour se jeter dans les bras… du néant, l’éternité, « Quel genre de vie est-ce, la mort ?» Le beau-frère Simon fuit sa sœur et sa petite amie tout ça pour se jeter dans les bras… de la quête de son neveu. Joseph, le fils de David, lui, ne fuit pas ou plus.

 

« La terre importe peu. Seul compte ce que dicte notre conduite, ce que célèbrent nos mémoires. Nous répétons le passé de nos pères, de la même manière qu’enfant nous entonnions leurs prières. (…) Maintenant que les années avaient passé, il avait conscience de n’avoir fait que répéter l’attitude de son propre père à l’égard de Mileva » (p 143-144).  Laurent Seksik dans « Le cas Eduard Einstein ».

Où que l’on se tourne, l’ombre de la famille plane.

 

« Les fuyants » est un livre court, rythmé de courts chapitres et scindé en deux parties : « Un » et « Deux ». « Deux » c’est lorsque chacun de ces hommes cessent d’être isolés dans son désir et sa fuite ; le début d’une cassure. Arnaud Dudek nous conte une histoire simple, façon Claude Sautet, mais les apparences sont trompeuses, il y a comme chez le réalisateur, toute la complexité du monde en arrière-plan ; il y a toutes les zones de silence, les non-écrits que je soupçonne être parfaitement volontaire chez l’auteur et j’aime que tout ne soit pas expliqué. C’est un roman de l’effleurement.

 

« Jacob a mis du temps à réunir assez de courage pour être lâche. Ou l’inverse ». C’est grâce à ces formulations qu’Arnaud Dudek hisse ce roman d’hommes et de filiation à un autre niveau. Qui prendra le temps d’évaluer les altermoiements des déserteurs ? Tenter de comprendre ? Ne serait-ce qu’effleurer ?

 

«Quelle réalité atroce, surtout. Conjoint survivant. Veuf. On est amoureux, on pose ses lèvres sur celles de l’être aimé, on n’envisage rien d’autre qu’un quotidien empli de son souffle et de ses habitudes, bonnes ou mauvaises. Brusquement les lèvres deviennent froides, le souffle disparait. Veuve ».

 
Pourquoi quitte-t-on sa famille ? Celle à qui l’on doit fidélité, normalement le lieu de l’inconditionnalité ? Qui plus est si ce n’est pas pour être formidablement heureux après et en le sachant parfaitement… Parce que c’est devenu irrespirable ? Parce qu’un homme un jour a décidé que c’est suffisamment devenu irrespirable pour fuir et que dès lors, à chaque génération, lorsqu’un homme ne respire plus, il envisage naturellement la fuite en l’honneur du blanc seing octroyé par son ascendant ? Les actes des précédentes générations réduisent-ils notre champ des possibilités ? Et répéter encore et encore le même schéma ? Le roman d’Arnaud Dudek nous laisse sur une possibilité, une ouverture, mais ce n’est pas pour autant que nous repartons avec des réponses sur toutes les questions générées par le sujet. Qui ne continue pas à s’en poser malgré les situations installées et l’âge adulte ? Quelle est la part qui nous échappera toujours chez ceux et celles qui sont près de nous par et au nom du lien du sang ? Même si l’on se met à parler un jour.

 

Comme dans « La conjuration », il y a aussi contestation ; pas une contestation politique, mais une contestation émotionnelle. Une insurrection. Une insurrection face au système familial pour mieux plonger dans la névrose du « père ». Félicitations, vous avez gagné le droit de répéter…

Et pourtant, reste l’espérance. Il faut bien finir par parler de tout ça un jour, non ?

 

« Le premier se demande s’il y a assez d’essence dans la camionnette, le second rédige mentalement un énième SMS à Marie. L’un aimerait régler ses comptes avec ses vies anciennes. L’autre souhaiterait prendre les rênes de son existence. Car depuis ce coin d’herbe, depuis cet endroit parfait et qui les rend invincibles, ils sont encore convaincus que tout est possible ».

Que faire de la famille (lorsqu’elle vous étouffe), sinon fuir pour ne pas devenir fou ?

 

« Pourtant je crois savoir que je n’aurais jamais d’enfants. C’est sans doute la meilleure façon d’éviter d’être père. » « Le cas Eduard Einstein »

 

(A noter que j’ai beaucoup aimé l’ultime chapitre, celui de l’auteur « les lignes de suite », une charmante attention…Je vous laisse le découvrir en lisant ce charmant roman)

(à suivre “Le cas Eduard Einstein”)

(Précédemment « La conjuration »)

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