L’engloutie

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-Excusez-moi…
 
Elle est petite, elle a l’air d’avoir 60, 65 ans, mais elle a en probablement moins. Elle est abîmée. Elle est correctement habillée, ceci dit c’est un peu bordélique, on sent l’agencement approximatif, la hâte, le manque d’intérêt. Elle porte une petite chaise pliante de celles qu’ont les personnes avec un handicap. Elle a un truc à roulettes pour transporter des sacs pas si encombrants que ça et surtout, surtout, elle a l’air éperdu.
 
-Oui, bonjour, je peux vous aider ?
-Vous voulez pas déjeuner avec moi ?
 
Elle m’a attrapée par surprise : je pensais renseignement, direction, elle veut qu’on passe un moment ensemble. Je suis du genre à faire ça, mais le temps m’a appris que je n’ai pas assez d’énergie pour le monde entier. Ma réponse est pourtant sincère.
 
-Je ne peux pas, je me suis déjà commandé à manger. Qu’est-ce qui se passe ?
 
Elle s’absente quelques secondes, elle s’absente dans sa tête, elle n’est plus là, je l’ai perdue. J’insiste, elle commence à partir, je l’accompagne. Ou je la poursuis selon l’éclairage. Je m’en veux déjà de ne pas avoir accepté de déjeuner avec elle, elle a l’air de porter toute la tristesse contemporaine sur ses épaules, la solitude de ceux qui ne sont plus vraiment connectés au monde, ceux que l’on a presque oubliés. Je ne veux pas vieillir seule. Je m’en tape d’être en couple, je ne veux pas vieillir seule, je veux des amis et des rires et des conversations, des bancs publics à copines et des déjeuners dominicaux.
 
Je ne lâche pas l’affaire, elle m’explique qu’elle devait retrouver un ami ou plutôt qu’elle espérait retrouver un ami pour déjeuner, elle a cru l’apercevoir. Elle s’absente souvent, la discussion est décousue.
 
-Vous savez mes amis m’ont dit que j’avais parfaitement réussi mon suicide.
-Vous m’avez l’air très vivante quand même.
 
Elle sourit. Je l’ai presque fait rire.
 
-J’en ai commis des erreurs… m’a-t-elle lâché dans un soupir.
-Tout le monde fait des conneries, la vie n’est qu’un entassement d’erreurs. Il n’y a rien d’anormal là-dedans.
 
Je lui débite mon discours extrêmement rodé. Du presque par coeur mais dit avec. Le coeur. Elle m’écoute et s’absente, m’écoute et s’absente encore et encore. C’est la troisième fois qu’une dame d’un certain âge me tombe dessus en l’espace de quinze jours : deux dans mon quartier qui ramaient pour ramener leurs courses, leur linge propre, me racontent leur vie, celle qui me disait qu’elle avait honte d’elle et celle qui arrivait à peine à respirer, leurs difficultés, l’abandon comme un exil, une quarantaine sociale, les enfants qui ne viennent plus trop et toujours je me dis que la vie est terrible pour ceux qui vieillissent et que les femmes prennent cher. Toujours j’envisage aussi qu’elles ont parfaitement pu se comporter comme des connasses et que le temps est venu de passer à la caisse. Croyez-moi, on paye toujours. Mais concernant celle que je rencontre aujourd’hui, je mettrais ma main à couper que ce n’est pas le cas. Juste un être humain un peu trop fragile, pas de taille pour ce cirque.
 
-Écoutez je peux vous promettre une chose : on n’est jamais vraiment coincé, on croit qu’on l’est, mais c’est faux. Il suffit juste de déplacer l’angle de vue. À peine et il y a toujours une porte de sortie qui apparaît. Ça peut être dur, long, pénible, mais il y a toujours une porte de sortie, je vous le promets. On a toujours le choix à un moment donné ou à un autre.
 
Je la prends dans mes bras. Je lui fais un câlin. Elle se laisse à peine faire, elle est déjà résignée, elle restera seule. Je la laisse et je n’ai rien changé à ça.
 
Je vais me chercher à manger et puis je reviens sur mes pas. Je m’en veux déjà de ne pas avoir accepté. je m’en veux de ne pas avoir fait en ce jour un peu mieux mon job d’être humain. Je la cherche un peu, mais elle a disparu, déjà engloutie.
 
Je ne lui ai même pas demandé comment elle s’appelait. J’écris parce que je ne veux pas l’oublier. Comme je n’ai pas voulu oublier la providence ponctuelle, l’autre versant des rencontres fortuites.
 

 

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