Le naturel et le galop (qui est avec moi ?)

Margaret Barr's "Strange Children" [ballet], 1955 / photographer unknown
Margaret Barr’s « Strange Children » [ballet], 1955 / photographer unknown

Se replier, la grande évacuation, battre retraite, chassez le naturel il revient au galop.

Boire, manger n’importe quoi, fumer, ne rien ranger, les assiettes sales dans l’évier, je m’en fous, jouer à Assassin’s creed pendant des heures, le grand défouloir, penser à autre chose. Il n’y a qu’Assassin’s creed qui me soulage. Je me concentre sur leur p… de missions, je bute des gardes à la chaîne et j’explose des bateaux. J’ai raté une vocation de psychopathe vraisemblablement, faudrait peut-être que je mette à GT5, je pourrais faire carrière.

Lâcher prise.

Ne répondre à aucun coup de fil, être seule, complètement seule enfin. Ne surtout pas prendre soin de moi. Je suis en vérité la grande bordélique, ma discipline est un leurre. Je suis bien dans le bordel, je ne pense pas à grand chose, j’ai même oublié l’anniversaire de ma fille, oui j’ai fait ça et je me suis oubliée pendant deux jours. Je ramasse des cadavres de plats surgelés. J’erre en pyjama dans quelques m2, chips et vin blanc, on frise Bridget Jones là…

Mais je ne suis plus Bridget Jones depuis longtemps. À quel moment ma vie est devenue une pile de responsabilités ? Est-ce que lorsqu’on a 20 ans, on réalise que dans 20 ans on se demandera ce qui a bien pu se passer ? De l’insouciance au coeur lourd ? Que nos gestes deviendront répétitifs : sortir la poubelle, faire tourner une machine, aller au travail, raconter les mêmes anecdotes des centaine de fois, s’apercevoir que l’on commence à ressasser ses hauts faits d’arme, ses éclairs d’exceptionnel que l’on ne devinait pas provisoires ? Que la chamade n’est devenue plus qu’un lointain souvenir ? Qu’est-ce qui s’est passé ? C’est quoi la première erreur ? Le premier faux mouvement ? Quand je suis venue à Paris passer mon bac ? Les images défilent à toute vitesse. Quand je suis partie à Bordeaux ? Ces moments où la vie vous écrase de ses milliers de détails, c’est bien pendant ces minutes de contraction que vous cherchez le premier égarement, le domino qui a entraîné tous les autres pour vous amener ici et maintenant. Est-ce la décision de faire un enfant ? On ne se souvient pas de ce que c’est de venir au monde, de disparaître au monde pas plus que la moindre lucidité sur ce qu’implique réellement d’avoir un enfant. Seule, je pourrais m’en sortir royalement, j’y pense de temps en temps et oui, c’est probablement aussi dégueulasse qu’humain.

Alors j’erre dans quelques m2, du canapé au lit, du lit au canapé, série, jeu, boire, fumer, grignoter, série, jeu, boire, fumer. Repousser les questions, éviter de regarder les annonces de location, ras le bol. Il pourrait se passer n’importe quoi, je m’en branle. Je ne pleure même pas, je m’en fous.

Deux jours à ne penser qu’à moi ou plutôt à penser qu’à une absence de moi. C’est ma conception de la retraite à défaut de me tirer en courant dans une abbaye. Je pourrais me tirer d’ailleurs. Tout planter là. Prendre une valise, jeter mon téléphone, prendre un billet de train comme tous ces gens qui disparaissent chaque année sans laisser de traces. Que deviennent-ils ceux qui ont tout abandonné ? Est-ce qu’ils pensent de temps en temps à tous ces êtres qu’ils ont laissés au bord du chemin ? Que se passe-t-il dans leur tête ? Quelle est la différence entre eux et nous ? À quel moment on switche ? Quand on commence à y penser ?

Et puis le dimanche matin. La voix de ma fille au téléphone. Ma chérie, mon amour qui a eu un anniversaire pourri, on en a tous des anniversaires pourris où tout le monde nous a oublié. Sa voix souriante au téléphone, quand elle éclate de rire en me disant « Non mais tu te rends compte qu’il était minuit, que c’était mon anniversaire et que tu me parlais de Prince ?! » Merde, merde, merde, je suis contrite. Pardon. Dimanche matin, allez un peu de yoga, étirer ce corps replié, regagner de l’amplitude. Me regarder dans la glace, je suis tapée aujourd’hui, je les fais mes 45. Un gommage, un masque, redevenir mon moi de maintenant, pas celle d’il y a 20 ans, bordélique et autocentrée.

J’ai récupéré. Faire n’importe quoi pendant deux jours seule, c’est ma façon de récupérer de l’énergie. Qu’est-ce qui s’est passé ? La vie ! Cette joie de vivre dans mon propre studio et de passer mon bac à Paris. Ce parfum d’aventure. Tous ces fous-rires à 3h du matin. Danser, chanter, embrasser. Les images défilent à toute vitesse. Le regard de mon ex-mari la première fois que je le croise dans la rue, ce coup de foudre, nous nous sommes tant aimés. Charlotte dans mes bras pour la première fois, les yeux verts de Baptiste dans les miens, leurs premiers pas, leur amour inconditionnel, nous trois. Nous trois pour toujours.

On ne se souvient pas de ce que c’est de venir au monde, de disparaître au monde pas plus que la moindre lucidité sur ce qu’implique réellement d’avoir un enfant. Mais je me souviens de tout le reste, oh oui, je me souviens de tout le reste, même mes souffrances, mes joies, et surtout, surtout tout l’amour que j’ai reçu et que j’ai donné.

Cet éternel recommencement, l’espoir chevillé au corps, le naturel de ma joie de vivre et le galop de mes espérances. Ce point d’interrogation que constitue mon avenir. Est-ce que lorsqu’on a 20 ans, on réalise que dans 20 ans on se demandera encore ce qui va bien pouvoir se passer ? Oui, on est pas fini : cette certitude absolue que l’on aime mieux maintenant qu’hier et que dans 20 ans, ce sera encore plus abouti. Je tuerai pour mes gosses, je les porterai jusqu’à ce que je sois à bout de force, je déplacerai des univers pour qu’ils soient en sécurité. Je serai auprès de mes amis jusqu’au bout, auprès de mon père, de ma famille jusqu’au bout et je tiendrai l’amour, la compassion et l’empathie pour mes objectifs ultimes.

La voix de ma fille tendre et aimante, cette inconditionnalité, c’est toujours Charlotte qui m’a ramenée, ça fait 17 ans qu’elle me ramène, qu’elle m’emmène, me relève, ça fait 17 ans qu’elle me prend par la main, elle et son amour absolu.

Continuez à aimer, aimez jusqu’à en crever. Tout le reste disparaitra, il n’y a que ça qui vous tiendra, croyez-moi.

Qui est avec moi ?

13 commentaires sur “Le naturel et le galop (qui est avec moi ?)

  1. Moué !
    Mais on courre pas
    On respecte mes 55 balais que même si je les colle sous un tapis je les fait
    Pas d’enfant pour me forcer à me lever mais deux boules de poils affamés
    Alors si tu veux qu’on bordelise dans la joie n’hésite pas
    J’M bien quand tu déconnes ici ça signifie que rien n’est perdu
    P.S. G pas de machine à laver mais G un fridge pour 15 personnes si ça peut aider 🙂

  2. Bonjour,

    J’ai atterri ici comme qui dirait par hasard, ou plutôt par la magie d’internet et ces fameux liens qui nous réservent tant de surprises.

    J’ai beaucoup apprécié votre texte et je voulais juste témoigner de la réflexion qu’il m’a inspiré.

    Si votre fille vous aime toujours de cet amour inconditionnel après 17 ans, c’est que vous avez réussi à lui transmettre l’essentiel.

    Et de ça, vous pouvez être fière !

    J’espère pouvoir dire la même chose de moi dans quelques années…

    Amitiés.

    P.S. : et GTA5 est 10 fois mieux que AC 😉

  3. Haha. Tu vois bien que tu as chevauché la confiance moribonde.
    Ton dieu est bordélique ? Parfait, c’est qu’il est capable d’aller à l’essentiel sans s’énerver en permanence sur les détails.
    Bravo Catnatt, je n’ai pas douté une seule seconde que tu allais ressortir la frimousse haute et fraîche !
    Et si besoin, je viens te donner des cours de yoga supplémentaires 😉

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