Shot by both sides (l’ami imaginaire)

Worker at carbon black plant, Sunray, Texas (LOC)  Vachon, John,, 1914-1975,, photographer.
Worker at carbon black plant, Sunray, Texas (LOC)
Vachon, John,, 1914-1975,, photographer.

Et pour mettre un terme au mensonge, évoquer ici l’ultime tour de passe-passe.

J’entends encore les rires de Benjamin et Olivier lors de nos déjeuners à Odéon. Ce sujet était devenu un running gag et je secouais la tête en souriant en leur disant « mais ce que vous pouvez être cons avec cette histoire ! » J’en avais parlé au principal concerné et c’aurait pu être l’occasion parfaite pour tout dire. Il n’en a rien fait. Pendant des années, cette possibilité a été évoquée et c’est probablement ma foi inébranlable qui a permis que cela dure aussi longtemps. Isn’t it ironic ?

Pourtant le 7 ou le 8 octobre 2013, quand Benjamin s’installe avec nous, mine sérieusement contrariée, je vais apparemment pour une fois prendre tout ça au sérieux :

« Tu vas me dire qu’Ulrich n’existe pas ».

Voilà, nous y sommes, c’est écrit ici. Pas de détours, pas de phrases obscures, pas de métaphore, du noir sur blanc.

Ce prénom va évoquer pour certains quelque chose, pour d’autres ce sera le grand inconnu, mais toujours est-il que de 2005, peut-être avant, à 2013 un personnage de la blogosphère musique a sévi. Ulrich. Ulrich était un ancien prof de philo, marié, 4 enfants, bossant dans le net, franco-irlandais, habitant à Seattle, grande gueule, insupportable, cultivé, une référence, un mentor. Parfois agressif, prétentieux, colérique. Attachant, intelligent, sensible. Il a blessé souvent des personnes auxquelles je tenais. C’était de l’ordre de la volonté d’humiliation parfois.

J’ai discuté pendant trois ans quasiment tous les jours par chat avec Ulrich.

1277 jours à peu près.

Pendant 1277 jours j’ai discuté, j’ai échangé, je me suis disputée, je me suis réconciliée, j’ai été consolée, j’ai ri, j’ai parlé avec Ulrich.

Ulrich n’existe pas.

Benjamin et Olivier ont toujours eu des doutes, ma conviction l’a toujours emporté. Je ne pouvais pas croire un quart de seconde que c’était une illusion. J’ai vu des photos de ses enfants. Comment les a-t-elle choisies ? Au hasard d’internet ? Comment a-t-elle choisi sa photo d’avatar ? Sur quels critères ? Elle m’a dit lors de notre ultime échange que cela avait commencé par un jeu et qu’elle s’était fait totalement dépasser.

Légalement, ça s’appelle une usurpation d’identité fictive et c’est puni par la loi. De 2005 à 2013, une femme a eu des échanges avec des tas de gens en se faisant passer pour un homme qu’elle n’était pas, ni dans la bio, ni dans le caractère. Le seul point commun était peut-être la musique ou plus largement la culture, la culture tout court ou politique. Qui est-elle ? Peu importe. Pourquoi ? A-t-elle seulement la réponse ?

J’ai l’habitude quand je suis en mode fight d’envoyer des mails cassants et à rallonge, j’en envoie un, deux, trois, douze, j’en fous plein la tronche, mais là je crois que ça s’est borné à deux mails. J’ai effacé la totalité de nos échanges, je l’ai bloquée partout, j’étais sidérée. J’ai dit : je ne veux plus jamais entendre parler de toi. C’est à partir de ce moment-là que j’ai cessé de comprendre certaines personnes, moi qui pouvais me prendre la tête pendant des heures à leur sujet. J’ai arrêté d’envoyer des flopées de mails. C’est à partir de ce moment-là que quasiment plus personne n’est rentré, plus personne n’a été autorisé à rentrer dans ma vie. J’ai fermé la porte. Ça marche comme ça ? Okay. Je ne suis pas de taille, je ne suis pas armée pour.

« Perdu pour perdu
Autant ne plus avoir
De souvenirs pas plus
Que de mémoire
La mémoire vois-tu
Je n’y tiens plus »

Certains le savent et lui parlent encore. Je ne comprends pas, mais je ne juge pas. J’imagine qu’il n’y avait pas assez d’intimité pour que cela devienne grave. Pour moi, ça l’était ; cela reste gravissime. C’était si grave que je dois bien reconnaître que c’est de l’ordre du traumatisme. Pendant longtemps quand je pensais à Ulrich, j’éprouvais exactement la même sensation que l’on ressent lorsque l’on est resté trop longtemps sous l’eau, chercher frénétiquement de l’air. Ça me laissait à bout de souffle. Pour une relation totalement désincarnée, ma réaction a été on ne peut plus physique, c’est troublant. Est-ce que j’ai pleuré ? Je ne crois pas, moi qui suis une grande pleureuse, quand ça devient too much je reste à sec.

Comment ai-je pu me laisser berner à ce point-là ? Parce que ça m’arrangeait, reconnaissons-le. Rétrospectivement, j’ai eu des tas d’occasions pour percuter, être percutée par la réalité : shot by both sides, elle et lui. Je n’ai rien voulu savoir, Ulrich était très bien là où il était, j’appuyais sur « On » quand ça me convenait.

« Peut-être que j’avais froid
Peut-être que j’avais peur »

L’intimité de cette relation restera tue, vous pourriez tenter d’imaginer, vous n’arriveriez pas à entrevoir. Si vous pensez que c’est une relation amoureuse, vous êtes complètement à côté de la plaque, si vous pensez que c’est une relation amicale aussi. Ça ne ressemble à rien. Le seul mot juste que je trouve c’est « allié ». Nous avons passé des accords, mis des règles, paramétré cette relation. C’était cadré. Ulrich était mon allié, celui pour qui j’avais toujours raison. Parlerons nous de mon égo ?

Je sentais une forme de panique chez lui à la fin. Il me perdait, je me lassais et je ne m’attachais toujours pas à elle. Je l’aimais, lui, je ne l’aimais pas, elle. La transition possible vers la réalité, à savoir que je devienne amie avec elle et que lui disparaisse un jour n’a pas été possible. Elle y a peut-être pensé, mais trop tard. Me l’aurait-elle raconté un jour ? Oui, un jour car s’il y avait bien une personne qui aurait pu comprendre ce cheminement tordu, c’était moi. C’est peut-être ça que je ne pardonnerai jamais. Je ne pardonne jamais qu’on ne tente pas de m’expliquer spontanément. Mais pas de pardon ne signifie pas malveillance. Je ne souhaite aucun mal à cette personne, je souhaite juste qu’elle n’existe pas.

Pourtant au début, je craignais Ulrich. La première fois qu’il m’a demandé d’écrire pour son blog, j’ai tremblé sur mes bases. J’adore être challengée par des êtres humains, mais je m’arrange toujours pour prendre le dessus au bout d’un moment et c’est exactement ce qui s’est passé : à la fin, je voyais bien qu’Ulrich avait plus besoin de moi que moi de lui ; même s’il n’était fait que de caractères. J’étais la plus proche de lui et il était finalement très seul, pas de famille auprès d’elle, pas de femme, pas d’enfants, pas de maison, pas de grand-mère irlandaise terrible, elle était seule dans un studio d’une banlieue parisienne. Et moi j’étais réelle. C’est un avantage considérable quand on y pense. Cela va peut-être prendre beaucoup d’ampleur d’être réel alors que cela allait tellement de soi, avant.

Elle l’était, il ne l’était pas, il était l’incarnation de sa rage, le soulagement à ses frustrations. Comment a-t-elle pu pendant presque dix ans vivre ainsi ? Comment a-t-elle pu supporter que son avatar ait des amis avant elle ? Qu’avais-tu dans la tête quand tu prenais un verre avec moi et que nous discutions d’Ulrich ; de toi en fait ? Je ne sais si on imagine le vertige de cette conversation. Je nous revois encore à cette terrasse de café dans le 6ème. Odéon encore. Je devrais peut-être cesser de foutre les pieds dans ce quartier.

Je ne l’ai pas cru tant que je n’ai pas reçu un mail d’elle exposant la vérité. Je me suis avouée vaincue, ça était un choc. Ulrich m’a manquée longtemps. Que représentait-il en fin de compte ? Pourquoi ai-je été capable d’un déni pareil le concernant ? Parce qu’en fait, ça ne m’intéressait pas ; c’est peut-être ça la triste réalité et c’est d’une grande violence quand on y pense. Je n’en suis pas fière. Et si tout le monde, enfin tout l’entourage virtuel, a laissé faire pendant aussi longtemps, c’est peut-être qu’on en avait rien à foutre finalement. C’est terrible. Mais pour ma part, après avoir vécu une histoire d’amour quatre ans avec un menteur pathologique, j’en avais peut-être marre de me questionner sur tout et j’ai laissé Ulrich rentrer. J’étais fatiguée.

« Foutu pour foutu
Autant ne plus savoir
Avais-je trop couru
Etais-je seul dans le noir »

J’ai eu un ami imaginaire pendant trois ans. Un ami imaginaire à l’âge adulte et je n’ai pas été capable d’écrire dessus pendant trois ans tant j’ai mis du temps à digérer cette histoire de fous. Oh je suis sûre que vous avez été dupé vous aussi, mais aussi longtemps et de manière aussi radicale, je ne sais pas. Le truc c’est qu’après on a honte, vous savez. On se sent coupable. J’écris et je sais qu’on va se foutre de ma gueule. Peu importe. « Écris quand ça devient gênant » dit Olivier et croyez-moi, c’était très gênant pendant très longtemps et puis le temps de l’indifférence est arrivé. J’écris parce qu’il est largement temps de raconter cette histoire, de la poser ici comme les autres, de m’en débarrasser et j’ai la faiblesse de croire que j’écris aussi pour tous ceux et celles qui se sont fait avoir par Ulrich ou d’autres et n’ont jamais raconté. Avec l’essor du net, gageons que je ne serai ni la première ni la dernière, nous nouerons peut-être des liens très forts avec des chimères. Est-ce que dans 50 ans cela revêtira-t-il une quelconque importance ? Ce qui est réel et ce qui est imaginé a-t-il autant de substance ? Notre capacité de déni trouvera-t-elle sur des pages html un terrain de plus ? Toi qui t’amuses un peu à travestir la réalité, toi qui te réinventes sur internet, toi qui mens à cette femme ou cet homme, sais-tu quand t’arrêter ? Es-tu sûr que tu maîtrises la situation ? Es-tu certain que ce jeu ne deviendra pas un monstre posé près de toi ? Et ne vois-tu pas que tu vas peut-être te faire dévorer ?

Tout a été raconté ici de l’essentiel du passé sauf une histoire. Il n’y a que le présent et l’avenir ; un horizon dégagé et le temps peut-être de rouvrir la porte. Quand j’y pense, ma vie a continué telle quelle, mais elle ? Il s’est effondré comme un chateau de cartes, il n’est resté que des cendres et quelques incidents.

J’ai pris grand soin de choisir une chanson en français, j’aurais adoré trouver une chanson moitié français moitié anglais, cette partie chantée avec un accent épouvantable tant Ulrich abhorrait ça. Il détestait aussi la variété française. Ce sera mon sadisme à moi, ce sera Alex Beaupain :

« Allons, regarde-toi
Ce doit être une erreur
Ce n’est sûrement pas ça
Pourquoi battait mon cœur »

Nous sommes quittes.

13 commentaires sur “Shot by both sides (l’ami imaginaire)

  1. j’ai immédiatement détesté ce personnage qui ne vivait que par le pouvoir exercé sur autrui et par son complexe de supériorité,
    et je continue de lui en vouloir de ce qu’ille vous a fait.
    C’est mon privilège en tant qu’ami qui n’a jamais été complètement exposé à cet avatar, je n’ai pas besoin de refermer le chapitre, je peux continuer à lui en vouloir comme el le mérite, même si je mesure le côté pitoyable (au sens propre) de la personne en question je profite de cette occasion, puisque les choses sont écrites publiquement, pour lui exprimer mon mépris.

    et il n’y a pas grand monde que je méprise, d’ordinaire j’ai honte de ressentir ce sentiment, mais là pas le moins du monde.

    et vive la variété française 🙂

  2. J’ai lu hier et relu today, écho d’un soir insensé dans un autre genre mais pas si éloigné, facéties des relations virtuelles quand elles pénètrent de plain pied dans la réalité…

    J’ai lu hier et je relis today, et, sans tomber dans l’écueil de la relation amoureuse que tu prends soin de nommer pour dire qu’il ne s’agit pas de cela, et bien évidemment sans porter aucun jugement ( manquerait plus que…) cette histoire ( la tienne) interroge sur la relation virtuelle avec quelqu’un du meme sexe, versus celle du sexe opposé. Pour en avoir vécues également ( des histoires virtuelles et qui le sont restées) je trouve que c’est une vraie question.

    Les échanges virtuels sont ils ( malgré nous) sexués ?

    a quel moment la virtualité nous permet ( justement) de projeter à loisir ce que nous voulons de ce que nous pensons être un homme ou une femme.

    Et donc, dans ton histoire, au delà du mensonge, et de la trahison bien légitime ressentie, je ( moi ;-)), m’interroge sur le double effet kiss pas cool de se savoir en prime, être faite berner par une femme. Pas par quelqu’un du sexe opposé, une femme.

    Est ce que le coup de lame n’est pas perçu comme doublement plus vicieux…

    Cette question m’intéresse. Qu’en dis tu toi ?

    ( chouette billet, la honte tout ça, on connait, t’ain, y’a des mandales qui se perdent quand-même nan ?)(regardes moi, j’ai pas tenu un mois :-))…

    1. À mon sens oui bien sûr les échanges virtuels sont fatalement sexués.

      Sur le fait d’avoir été bernée par une femme ? Putain de bonne question. J’imagine que ça aggrave, mais le choc aurait été le même si j’avais découvert un homme sans famille, français, vivant à 15 mn de chez moi au lieu des États-Unis. C’est l’accumulation qui est vertigineuse. Mais c’est sûr que là il y avait un abime entre la réalité et la fiction racontée.

      J’y réfléchirai 🙂

      Et arrête de distribuer des mandales, ça fait mal aux mains 😉

  3. Parce qu’il me l’a proposé, j’ai écrit sur ses blogs, This Women Coil d’abord, Shot by both Sides ensuite. J’ai aussi discuté avec lui très régulièrement. Au début, ça ressemblait vaguement à un flirt de sa part, à un jeu. Il m’a parlé de sa femmes, de ses enfants, de sa sœur, de son frère ennemi, de sa grand-mère irlandaise, de ses positions sexuelles préférées, de recettes irlandaises, et de tellement d’autres choses. S’il n’y avait eu que des discussions portant sur la musique et la culture, la surprise ne serait pas la même maintenant. C’est vrai que ça ressemblait à de l’amitié, à un lien de confiance.

    Moi aussi, j’ai donc été bernée. J’apprends la vérité suite à cet article et… Mais oui, tant de détails me reviennent à l’esprit ! Un jour, en mp, j’ai tweeté quelque chose à Ulrich. C’est « elle » (enfin je suppose, je ne vois pas qui serait l’usurpatrice sinon) qui m’a répondu. J’ai montré ma surprise. Ulrich m’a dit qu’elle était présente chez lui pour voir ses filleuls et qu’elle avait oublié de se déconnecter.
    Elle, aussi, qui se chargeait de réserver des noms de domaine pour lui et moi, sur sa demande.
    Elle dont, étrangement, je ne me suis jamais rapprochée (non par choix : elle est restée distante, simple contact de réseau social qui jamais n’interagit avec moi).
    Moi non plus, je ne voulais sans doute pas savoir.

    J’ai abandonné les réseaux sociaux peu après mon licenciement / la naissance de mon fils / le déménagement le temps de m’adapter aux changements dans ma vie.
    A mon retour, Ulrich avait totalement disparu. Depuis je me demandais comment c’était possible, compte-tenu de sa présence et de ses provocations constantes. Grâce à toi, j’ai enfin des explications et malgré le choc, j’en avais besoin.

  4. Je suis désolée que tu l’aies appris ainsi. Si j’ai prevenu quelques personnes, je ne voulais pas pr autant que ça tourne à la chasse aux sorcières, NOUS ne voulions pas de ça. Parce qu’au delà de notre peine, il y avait en face quelqu’un de très fragilisé, qui pouvait péter les plombs.

    On a cherché à trouver une forme d’équilibre là dedans.

    Si tu as d’autres questions (car il est hors de question de balancer un nom ou autres infos) n’hésite pas à me contacter

  5. J’avais compris ta démarche et c’est pour cela que je me suis abstenue de donner un nom. Néanmoins, j’ai réagi de manière instinctive donc n’hésite pas à censurer (en partie ou complètement) mon commentaire si j’ai donné trop d’indices.
    Je vais essayer d’assimiler l’information et tout ce qu’elle implique en matière de trahison. Ensuite, peut-être, je t’écrirai par mail car je crois que j’aurais d’autres questions. Je te remercie.

  6. Gosh, cela fait bien cinq ans pour moi, tout ça, mais là maintenant tout de suite, comme un goût de cendre et d’irréel dans la bouche. Je n’ose imaginer ce que cela a pu te faire, à toi. Et quelque part c’est une « claque » bienvenue qui force à se poser la question de « qui » nous sommes sur ce vaste terrain de jeu qu’est parfois le net. Merci.

  7. Ai entendu le podcast paru hier sur Transfert.

    Un coup de Google et me voilà.

    Cette histoire est proprement hallucinante.

    Dans ma jeunesse je me faisais aussi passer pour d’autres sur les tchats. Pour tuer l’ennui et me projeter dans un irréel plus intéressant que l’IRL.

    Fort heureusement ça n’a jamais duré plus de quelques heures ou jours, mais je m’interroge. J’espère que je n’ai pas un grain (qui pourrait germer un jour).

    Je reste admiratif des efforts et de l’organisation de Valérie, cependant vous avez toute ma compassion.

    Chouette histoire, faites-en un film (ça avait bien marché avec Usual Suspects).

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