Scarlett & moi

« On aime tous les histoires, mais nous n’aimons pas tous les mêmes histoires. Humans Love Stories présente une série de personnalités à travers les moments clés des histoires qui les ont marquées. En espérant que ça vous plaise autant qu’à nous… »
 
Ceci est une « interview » que j’ai donnée à Olivier Ravard pour So Cult et leur blog associé « Humans Love Stories » il y a deux ans où ils demandaient à des gens quel était l' »évènement » culturel, l’histoire qui avait généré un avant et un après dans leur vie. J’y tiens beaucoup.
 
Le moment ?
 

 
« C’est une réplique de Scarlett O’hara dans «Autant en Emporte le Vent». Scarlett O’Hara, qui est une emmerdeuse de première classe, se retrouve dans une situation infernale. Il y a cette scène où elle est épuisée, c’est la guerre, tout est à feu et à sang et elle ne peut pas se permettre d’hésiter, de réfléchir ou de ressentir. Elle devient une machine. Elle croule sous les emmerdes et elle dit «J’y penserai demain». Elle le répète à la fin du film : Rhett Butler la quitte, elle est désespérée, et elle redit «J’y penserai demain. Demain est un autre jour…» C’est la conclusion du film. Face à une douleur immense Scarlett a l’aptitude de se transformer en machine absolue. Elle évite pas la souffrance, elle la gère en reportant à demain parce que là, c’est insupportable. Alors psychologiquement, il paraît que ça s’appelle – j’ai noté – une «défense adaptative» : la «répression». C’est un «refoulement conscient». Et le «J’y penserai demain» de Scarlett O’Hara est un mythe fondateur pour moi. Carrément.»
 
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L’histoire ?
 
“J’ai lu «Autant en Emporte le Vent», et ensuite j’ai vu le film. Je devais avoir 8 ans. A ce moment là, je vis des choses compliquées. Sans rentrer dans les détails, je suis conditionnée, dès l’enfance, pour accepter le postulat : «Ça va mal finir.»
Quand je vois Scarlett et son «J’y penserai demain», je me dis : «Ha ouais… On peut faire comme ça. On n’est pas obligé de subir.» Avant je l’avais pas vu comme une option. Je pensais qu’on était obligé de tout se prendre sur la tronche tout de suite. De tout gérer tout de suite. Mais ça, c’était une manière de négocier avec la douleur que j’aimais bien, et je savais que j’étais capable de le faire. Scarlett, elle est dans l’action, elle sait qu’elle souffre, et elle se dit «OK, je le gérerai plus tard, quand je serai en état de faire face».
Alors attention, c’est pas un laisser passer pour procrastiner, hein ! C’est une mécanique face à la douleur, face à l’angoisse. Le «J’y penserai demain», on a tendance à prendre ça pour de la fuite, mais pour moi c’est surtout «y penser mieux plus tard plutôt que n’importe comment maintenant.» C’est positif. Alors qu’on est dans un monde qui nous demande de traiter la douleur et l’angoisse quasi immédiatement. Et ça s’accompagne de «Demain est un autre jour…» Donc il y a l’espoir quoi qu’il arrive. D’ailleurs, sur mon blog, aujourd’hui, on trouve une catégorie que s’appelle «Les Lendemains»…
J’ai 8/9 ans, à l’époque, hein, donc je suis très marquée par ça. Et puis il y a la morale qu’elle se construit, qui m’a marquée aussi. On m’avait appris des choses très binaires, le bien, le mal et je voyais bien que ça collait pas avec ce que je vivais. Le personnage de Scarlett m’a fourni un début d’explication. Scarlett, avec la construction d’une morale qui lui est propre incarne aussi une certaine figure du féminisme pour moi, c’est important… C’est quand même l’histoire d’une gonzesse qui a été paramétrée pour être superficielle, qui finit par risquer de crever la dalle, et qui va bosser pour s’en tirer, alors qu’à l’époque, une fille ne bosse pas… Elle est prête à tout pour s’en tirer, Scarlett. Il y a cette tirade que j’ai encore en tête : «Je jure devant Dieu, je jure devant Dieu que je ne me laisserai pas abattre ! J’aurais le dernier mot et lorsque ce cauchemar sera terminé, je jure devant Dieu que je ne connaitrais jamais plus la faim. Non ! Ni moi-même, ni les miens ! Dussé-je mentir, voler, tricher ou tuer, je jure devant Dieu que je ne connaitrai jamais plus la faim.» Je n’ai jamais oublié ça. Pour moi, Scarlett, c’est une pétasse, certes, mais c’est mon mythe fondateur…”

 
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La suite ?
 
“J’ai été obsédée par Scarlett O’Hara pendant des années. Vers mes 10 ans j’écrivais des pseudo-romans avec des héroïnes qui portaient des prénoms irlandais. Je trippais. Je crois qu’il y a eu un espèce de pacte entre Scarlett et moi. Elle est insupportable, mais c’est attachant. Là on touche à mon obsession pour l’ambivalence des choses. Scarlett me fascinait parce que cette pétasse était humaine. Une pétasse intelligente, mais une pétasse quand même. Elle ment, elle vole. C’est une arriviste sans scrupules : tu vois le film, t’as envie de lui en claquer trois ! Mais elle me parlait tellement… C’est pas de l’identification, mais je la comprends… Arriver à comprendre des connards, c’est quand même plus intéressant que de les condamner. Bon après, en grandissant, je vais lâcher Scarlett, mais je garde de la tendresse pour elle. Elle m’a permis de me construire une morale qui m’était propre.
Si j’avais pas vu cette scène, je crois que je n’aurais pas eu les mécanismes de défense que j’ai eus et qui – je crois – m’ont permis de survivre. C’est important à ce point là. Dans les moments où ma vie a déraillé, le «J’y penserai demain» m’a permis de tenir. Parce que c’est pas tenable sans ça.
Petite j’étais super sensible, je pleurais pour un oui ou pour un non. On arrêtait pas de me dire que j’étais trop émotive. Et cette scène, ça était le déclic. Ca m’a clairement secouée. Maintenant, le «J’y penserai demain» je l’ai complètement intégré à ma façon de penser. C’est du réflexe. Et ça sert à survivre mentalement, à pas devenir complètement cinglée.
 
Scarlett, c’est ma capacité à désobéir, à supporter et à lutter. Le «J’y penserai demain» de Scarlett O’Hara, on m’enterrera avec. »

 

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