Quand nous serons KO (I’ll be down)

Sète
Sète

Drôle d’été. J’ai même failli titrer ce texte « un été mortifère » et je me suis retenue, on va pas sombrer totalement dans le mélo, mais drôle d’été quand même.

Plus d’une semaine de vacances et j’ai même pas pu me baigner, la faute à un kyste infecté, antibiotiques, cette saloperie de vent du nord, la tramontane qui règne sur mes plages du sud, mer à 19°, même la Bretagne deviendrait fréquentable, fini les étés doux, le changement climatique se fait ressentir ici en Méditerranée. Et puis Papa. Il s’est pété la gueule de plein fouet sur le carrelage et croyez-moi un ancien rugbyman, même à 85 ans, quand ça chute, ça fait du boucan.Je me suis immobilisée. C’est un miracle qu’il n’ait rien de cassé. Je suis arrivée et je l’ai vu étendu, là, sur le carrelage et une tache de sang au niveau de sa tête s’agrandissait inexorablement. Je n’oublierai jamais cette image. Mon père à terre et ce sang. Comme dans les films dit Victoria. J’ai cru qu’il était mort, je suis restée figée ; c’était juste le nez.

Urgences, points de suture et un choc aux cervicales qui a pour conséquences que les doigts le brûlent. Intouchable. C’est un putain de miracle qu’il n’ait rien eu d’autres. Les premières 24 heures, ma soeur était là et puis je me suis retrouvée seule à gérer mon père, quasi dépendant physiquement de moi. J’ai toujours été terrorisée par l’éventuelle mort de Papa, je vais m’écrouler quand ça va arriver, je le sais. Je n’avais jamais pensé à la dépendance. Essayez d’empêcher un type de 1m85 et 96 kilos de se lever en pleine nuit. Ça fait quatre nuits que je dois dormir 3 heures. La première, il n’a pas réussi, du coup j’ai demandé des somnifères au médecin ; j’ai jamais été aussi contente d’entendre mon père ronfler. Mais le résultat c’était qu’il était tellement dans le coltard qu’il voulait absolument se lever sans réaliser qu’il n’avait plus trop de réflexes. On s’est « battus » à 4h du mat. Hier il a dormi 20 h, j’ai stoppé les somnifères puisqu’ils sont associés à un médoc pour ses cervicales mais le dit médoc sert aussi d’antidépresseurs pour d’autres. J’ai jamais été aussi angoissée de voir quelqu’un dormir.

Mon père qui est quand même dans le genre le type le plus chiant du monde, chiant parce qu’exigeant, vaguement voire totalement psychorigide – il nous a élevé en nous répétant les trois règles absolues : « 1/ Le contrôle 2/ Le contrôle 3/ Le contrôle » – de droite évidemment, de type c’était mieux avant, le plus grand râleur que la terre ait porté, mon père qui est capable de traiter les gens qui mangent du riz en sachet (du riz en sachet !) de connards (tout ça parce qu’il s’est trompé de paquet quand il en a acheté), qui trimballe dans sa bagnole des papiers prêts à l’emploi « Si tu baises comme tu te gares, tu dois être cocu », qui avait comme projet d’installer la nuit des panneaux « mort aux ronds-points », ce père-là, avec les médocs, s’est métamorphosé en hippie. Let the sunshine. C’est tout juste s’il réclame pas des fleurs dans les cheveux. 2 de tension et quasiment d’accord avec tout ce que je dis ou renonçant à m’exposer son ultime théorie. J’ai une paix royale. Hier soir, séquence totalement surréaliste, Charlotte a regardé avec son grand-père « Magic Mike XXL » et Papa, défoncé, se tapait des barres de rire. Ma fille aussi. C’était le premier moment drôle depuis quelques jours. Juste après avoir eu une discussion sur le fait que la chambre au premier, c’est terminé. Cet escalier me fout la trouille et je crois qu’il l’a compris. Je sais que je lui demande un symbole sur ce coup-là, que ça dit quelque chose, quelque chose de grave, comme si c’était moi qui lui mettait le premier pied dans la tombe, moi qui vais avoir tant de mal à vivre sans lui.

Bref expérience accélérée de la dépendance. C’est une saloperie. Je passe les détails. Tôt ou tard, statistiquement c’est implacable, il y a des chances que nous soyons face à la dépendance de nos parents. Il n’ose plus marcher alors qu’il n’a rien aux jambes. Il a eu peur. J’ai eu peur. Je le secoue un peu, mais je vois bien qu’il a besoin de temps et qu’il s’autorise à avoir 5 ans et demi, c’est okay. On le voit dans les reportages à la télé, mais croyez-moi la dépendance quand vous y faites face, c’est une autre histoire. À peine quelques jours et je suis sur les genoux, je n’ose imaginer au long cours. Je comprends mieux l’existence essentielle de cette maison du repos pour les accompagnants (il faut que je retrouve le nom. NB Merci Isabelle, il s’agit de la maison du répit). Dès qu’il gémit, car je dors dans la même chambre que lui, je me réveille, je le surveille comme du lait sur le feu et même s’il a très mal, je sais qu’il en profite. Alors je le secoue. Je l’oblige à se bouger et je cède, je le câline. Ça prend une énergie de dingue. Je m’étais demandée dans un précédent texte « qui me dira que tout ira bien ?« , je réalise aujourd’hui que ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Ça fait très peur. L’idée que mon père qui m’impressionnait tant quand j’étais petite, cette idée-là, qu’il se réduise, qu’il reparte en sens inverse, un enfant de 85 ans est flippante. Je n’y avais jamais pensé. Est-ce qu’on imagine qu’on se retrouve un jour à se dire « par pitié, fais-moi chier ! » ?! Et d’ailleurs, théorie fumeuse, est-ce qu’ils ne nous emmerdent pas, genre la passion effrénée d’emmerder le monde #TatieDanielle, pour mieux nous saisir quand ils renoncent à leur ultime passe-temps ? Mon père reste ce qu’il est quand même, pour l’infirmière, il a voulu Nicole parce que Nicole, elle est toujours tirée à quatre épingles et qu’il n’aime pas Bruno, Nicole elle est chic tu comprends ? Lui qui fait toujours le joli coeur avec les vendeuses et, elles, elles rient, attendries j’imagine par ce vieux monsieur qui fait ses derniers tours sur le ring de la drague.

Il a fallu cet évènement pour qu’il me dise que finalement son rêve, c’aurait été d’être patron pêcheur. Quelle ironie ! Ils ont été trois à être autorisés dans sa génération à faire des études. Mon grand-père avait interdit à ses deux fils de rentrer dans la marine, je pense qu’il était traumatisé par ces années passées là-bas et son passage dans un des premiers sous-marins, il ne voulait pas de ça pour ses enfants. Mon père a fait carrière, mais lui, il aurait voulu avoir un chalutier. Cette âpre volonté familiale de s’en sortir, pêcheur après pêcheur, l’a privé de ce qui l’aurait rendu heureux : avoir la paix sur un bateau à 4 h du matin. C’est ce qu’il dit maintenant. Est-ce réel ? Est-ce qu’il s’en ait rendu compte tout de suite ? Ou juste à présent ? Mon père a la mémoire très sélective et finalement ce blog, c’est une façon pour moi de ne pas revisiter l’histoire. Il faut que nos parents vieillissent pour entendre ces choses-là. Et si je vieillis physiquement mal ? Et si je finis dépendante ? Je serais chiante à mourir, c’est certain. On est là, trônant sur notre jeunesse (45 ans c’est triomphant quand on a 40 piges de plus), le corps fonctionnel, inconscients de notre infinie fragilité.

Drôle d’été à la litanie angoissante, une litanie qui murmure que nous sommes bien peu de choses et bien trop orgueilleux, bien peu conscients de la brièveté et bien trop oublieux. Drôle d’année où la peur a fait son grand retour dans ma vie…

Et je me demande quels aveux je ferais à mes enfants dans 30 ans… Quand j’serais KO.
(et je t’aimerais encore Papa)

« Est-ce que tu laisseras
Ta main, sur ma joue, posée comme ça ?
Est-ce que tu m’aimeras encore
Dans cette petite mort ? »

3 commentaires sur “Quand nous serons KO (I’ll be down)

  1. Très beau texte, touchant, et tellement d’actualité pour nous en ce moment avec la maladie de mon père et le décès du père d’Harry.

    Je souhaite un bon rétablissement à ton papa et j’embrasse toute la famille.

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