Drôle de tour ( I’ll be here where the heart is)

Portrait of Antoinette Hurley holding her daughter Yvonne in the air, 1921?
Portrait of Antoinette Hurley holding her daughter Yvonne in the air, 1921?

La vie vient de me jouer un drôle de tour, un sale tour ; un tour sur moi-même. De toute manière, je me prends une torgnole par semaine en ce moment : un changement professionnel plus rapide que prévu, un alcoolique que je n’aurais bientôt plus à gérer, mais qui m’envoie des textos à minuit et demi le vendredi soir, qui est là pesant et envahissant, une pression, des pressions, moins d’énergie que d’habitude, je tire et tire sur la corde et puis ce coup de téléphone hier.

Je croyais que j’allais entendre la voix de Valérie, j’ai dit « hey » et j’ai dit « qu’est-ce qui se passe ? ». C’est la voix de sa fille adoptive que j’ai entendue. Valérie est décédée cette semaine. Elle était ma voisine dans mon ancien immeuble. Mère célibataire, il m’arrivait de la dépanner avec Mélissa. Nous n’étions pas intimes, mais suffisamment pour que je sache qu’elle était atteinte d’un cancer. Valérie était courageuse, discrète et toujours souriante. C’était quelqu’un de bien.

J’ai entendu la petite voix. J’ai pleuré tout de suite. Elle souhaitait que je vienne dimanche, il y a un rassemblement chez elle et Mélissa tenait à ce que je sois présente. J’ai pleuré pour Valérie, mais surtout pour cette ado qui subit encore une fois. J’ai pleuré pour moi, égoïstement.

« Is it fate, or is it luck that brings us back
Or is it just a common point of view
Time has put a spell on you, you never seem to change
I wish that I could see you again »

Mélissa ne sait pas que j’ai perdu ma mère d’un cancer au même âge. Elle n’a pas la moindre idée du levier sur lequel elle a appuyé, elle n’envisage pas la mise en abîme que ça représente pour moi, le vertige qui me saisit quand je me projette lorsque je serai face à elle. Dieu seul sait que j’en ai envisagé des trucs tordus et des décès et des catastrophes et des scénarios terribles, mais ça… Me retrouver face à une gamine, me retrouver en quelque sorte face à moi, ça je vous garantis que je n’y ai jamais pensé. Il y avait combien de « chances » pour que ça m’arrive ?

Drôle de tour.

La vie vient de m’attraper par le col et de me ramener encore et encore à cette histoire-là, la pierre angulaire. Souviens-toi. Des années durant, j’ai imaginé ce que j’aurais aimé entendre à cette époque-là, les mots qui m’auraient, à défaut de consoler, apaisée. Le réconfort et la vérité. Cet évènement-là te définira toute ta vie. Ce sera toi. L’image que j’avais à l’époque c’est qu’on m’avait arrachée une jambe et qu’il fallait que j’apprenne à marcher sans, boiteuse, instable, fragile.

Que vais-je dire à Mélissa ? Elle n’est pas moi et c’est la seconde fois que ça lui arrive. On me dit que ma présence suffira ; certes. Mais je crois vu les rapports que nous entretenons qu’elle attend de moi plus que ça. Je n’ai jamais pris de gant avec elle. J’ai dû passer une heure un soir d’hiver à parlementer avec elle pour qu’elle se décide à descendre d’un arbre sur lequel elle était perchée. Mélissa venait à la maison quand ça n’allait pas.

Drôle de tour.

Tu verras, cette douleur immense t’accompagnera. Ce sera une déchirure irréparable. Tu seras très entourée au début et tu finiras seule face à cette tragédie, c’est comme ça. On pourra t’expliquer qu’on sera là, tenter de te rassurer, mais la vérité, c’est qu’on est toujours seul à encaisser comme on peut cette souffrance. La tentation sera grande de la laisser tout diriger ; elle pourra te dévorer par moments, elle te rattrapera toujours. Elle se nichera dans une chanson, dans un regard, au détour d’une rue ou d’un moment inattendu. Elle se fera petite pour mieux ressurgir. Ne la laisse pas devenir ton maître, sers-toi de tout ce que tu auras à disposition pour ne jamais la laisser devenir poison. C’est ainsi qu’on devient toxique. Tu mettras des années pour arriver à la placer au bon endroit, une vie entière peut-être. Te connaissant tu auras envie de la nier, l’ensevelir sous les fous-rires, les amis, les sorties, l’ivresse et l’absence ; ou je te parle encore de moi. Faire semblant est un chemin si naturel et l’absurdité de la vie si difficile ; si difficile à encaisser qu’elle peut t’amener à faire monter les enchères.

Je ne pourrais pas être là au quotidien, mais je peux te promettre une chose, Mélissa, c’est que lorsque tu seras perdue, que tu auras la sensation de perdre pied, je peux être là. Je n’aurai aucune solution, mais je saurai ce que tu ressens. Je crois que c’est pour ça que tu veux que je vienne dimanche parce que j’ai toujours été directe, franche et bienveillante avec toi.Tu sais que je serai toujours là pour toi et j’entends encore ta voix, hier, me dire oui. Un oui convaincu.

« It’s the light that just keeps shining day after day
And I’ll be here with open arms to take you in »

Je vais taper loin dans mes ressources. Je n’en ai quasiment plus. Depuis hier, j’ai les larmes aux yeux, j’ai l’impression que je me retrouve face à mon moi de 16 ans. Tu n’es pas moi, il va falloir beaucoup de délicatesse, d’intelligence pour appréhender demain. J’ai envie d’être à la hauteur, je ne suis pas convaincue d’y arriver et je ne raconte pas ça pour m’entendre dire que bien sûr je vais réussir. Non. J’écris pour m’apaiser, pour en déverser le plus possible afin que ce ne soit pas à moi que je parle, mais bien à toi. Pour être utile, pour être là où le coeur est. Je serai près de toi et je n’oublierai pas le 13 novembre, cette soirée terrible, j’aurais une pensée pour eux, les absents et les vivants, Cécile, Marion et les autres. Être là où le coeur est.

Cette chanson je l’ai écoutée en boucle quand Flashdance est sorti. On était en 1983, j’avais 12 ans. Des heures durant, dans mon garage, je faisais du patin à roulettes (non on ne faisait pas du roller), je dansais et j’écoutais la bande originale de ce film. « I’ll be here where the heart is » je la connaissais par coeur, elle me parlait, je chantais faux de tout mon coeur. J’ignorais qu’elle s’incarnerait.

Je chante toujours faux. Je ne la connais plus par coeur. L’année prochaine, ça fera trente ans que Maman est partie.

« I’ll be there where the heart is »

J’étais loin de me douter que ce serait le sens que je souhaiterais donner à ma vie.

« You will find me here where the heart is
I’ll wait for you, I’ll wait for you »

À Mélissa.

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