Rien ne reste, tout s’envole (les sensations)

catnatt-petite

Hier soir, soudain, j’ai tenté de me souvenir de mes enfants contre moi, leur peau contre la mienne lorsqu’ils étaient bébés. J’ai cherché, cherché, pas le moindre souvenir ni la moindre sensation. Pourtant, j’ai le sentiment que c’était fort ; rien n’est resté, tout s’est envolé.

Comment ai-je pu oublier mes bébés contre moi ? Je suis quel genre de mère pour occulter ces moments, qu’en ai-je fait ? Je suis remontée plus loin, je revois Charlotte dans sa poussette, le pied dans sa main, le pouce à la bouche, Baptiste debout trépignant pour sortir de son lit, le sourire à joie de vivre, mais ce sont des photos que je vois. J’ai perdu en route la chair, les perceptions incarnées, la plénitude que j’ai dû ressentir ; rien n’est resté, tout s’est envolé.

Je tente de me projeter, je tend mes bras vers mes enfants, je les enlace, imagination et je reste bras ballants.

J’entends des photos, je vois des odeurs, je respire des mots, mais la chair fait défaut. Ou êtes vous semblables à moi ? Avez-vous oublié à votre tour les bras qui s’enroulent et le coeur qui fond ?

J’oublie. J’ai besoin d’ancrages pour me souvenir, de points d’appui, béquilles de ma mémoire. J’ai oublié ma mère de la même façon, « L’odeur de Maman si particulière en été, en bord de mer, mélange de crème solaire Clarins, de Shalimar et de sa peau salée, ma joue posée sur son épaule », c’est le parfum qui retient. Pendant des années, j’ai passé des minutes entières à tenter de me la représenter, mais il n’y a que les photos qui la réincarnent, sinon c’est une ombre.

J’oublie. Je suis incapable de me rappeler ce qu’était de faire l’amour avec mes anciennes amours. Quand je pars, je m’amnistie, je me détache, je détache toutes les traces de l’autre peau. Je peux encore me visualiser le faire, mais aucune empreinte du vertige, du battement de coeur, de la chair. Je reste froide. Où sont passées toutes ces heures de chaleur, de fièvre alors qu’il ne s’était rien passé encore, imagination, vous savez les heures qui précèdent, tout ça pour qu’après rien ne reste et tout s’envole ?

Ma mémoire ne peut-elle être que désincarnée ? Où sommes-nous tous ainsi ? Ou est-ce que je liquide toutes ces sensations pour ne pas être heurtée par elles ? Pas de regrets, je ne fais qu’avancer, laissant sur mon chemin les cadavres des perceptions charnelles.

J’oublie. Et je le sais, j’ai la mémoire sélective. Ce blog c’est aussi une manière de lutter contre ce phénomène. Est-ce que je restitue la chair ? Je réfléchis et je me souviens aussitôt de l’effet de ma main qui s’envole pour se poser doucement sur la joue de mon fils. Je me précipite pour vérifier, c’est bien là, posé en mots, je l’ai fait ce geste. Ça fonctionne. J’ai figé le temps. Tout est resté, rien ne s’est envolé.

J’oublie. J’ai tenu un journal de gestes avec un homme. Un journal de gestes et de silences. C’était télégraphique par rapport aux sensations, presque des mots clés. Si je n’avais pas écrit, j’aurais tout oublié et grâce aux mots, en les relisant, je ressens ce souffle qui parcoure le corps quand on chavire. Vous savez ?

Tout est resté, rien ne s’est envolé.

J’ai tenu un autre journal de gestes avec un homme ; un autre homme. Un journal de gestes et d’échanges. Tout est resté, rien ne s’est envolé. Peut-être est-ce ainsi que j’ai retenu et me suis retenue. Il n’y en a pas eu d’autres depuis, ni de journal, ni d’autre. Peut-être est-ce ainsi que je me suis aperçue de la répétition de gestes que cela représentait, la chanson de gestes, la ritournelle éternelle. On oublie pour encore aimer. Alors j’ai tout jeté ; tout jeté méticuleusement, cahier après cahier, semaine après semaine.

Je cours encore sur ce quai de gare pour me jeter dans les bras de Manuela, son sourire et le mien comme un écho, cette joie, ce ciel bleu, Isabelle juste derrière, je cours vers Manuela, ses bras qui m’entourent, je laisse ma valise et je cours encore sur ce quai de gare pour me jeter dans ses bras. Je me souviens.

Mes enfants se souviennent-ils de moi me penchant vers eux en souriant toujours et encore et les saisissant pour les poser délicatement au creux de mon épaule ? Ou tous autant que nous sommes oublions-nous ? Nous oublions-nous ? Charlotte, te souviens-tu de ma peau, au bord de mer, shalimar et crème solaire ? Baptiste te souviens-tu de ton nez dans mon cou, l’instant de grâce, toi qui aimes tant le temps suspendu ?

J’oublie. Et l’imagination ne me porte pas assez loin. Rien ne reste, tout s’envole à part les mots, attrape-coeurs, il reste les mots pour figer le temps, attrape-secondes, pour figer le corps, attrape-chair, ces quelques secondes où l’on ressent l’autre.

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