les orangeades

Gaeta (le village d’où l’on vient)

Je perds une personne par an depuis quelques années. Proche ou lointaine, perdue de vue ou intime, les gens tirent leur révérence.

C’est tante Fifi qui est partie et ça me fait beaucoup de peine. Je me souviens toujours des personnes gentilles, vous savez cette gentillesse spontanée, maladroite, un peu bourrue, le sourire aux lèvres et le chocolat à la main. Mangia, petit, mangia !

Toute mon enfance, nous sommes descendus à Béziers à la Toussaint, « la commémoration des fidèles défunts », orgie de chrysanthèmes, je déteste ces fleurs, je les trouve moches et un pot et trois pots et quatre et cinq et autant d’orangeades. On faisait le tour des cimetières et de la famille. Des chrysanthèmes et des ritals cathos à rituels, la mauvaise foi en bandoulière.

J’étais pas bien à la fin de la journée, le ventre ballonné par les orangeades et le chocolat et les gâteaux. La grosse boîte de gâteaux festive, à compartiments, dorée à l’intérieur, on descendait les préférés en premier et il restait toujours les dégueus à la fin. Je virais au vert à 17h. Mes préférés, c’étaient ceux avec le dessus en chocolat et des petits points blancs dessus. Je faisais attention de pas les manger tous en une seule fois, j’établissais une stratégie.

J’allais chez tante Fifi et je voyais Sandra ma cousine, on jouait dans le grand espace entre les maisons. Grand-parents, enfants et petits enfants vivaient chacun dans une maison dans un terrain commun. Qui fait ça à présent ? On jouait et j’entendais la voix tonitruante de Guy. Guy qui, à un âge canonique, voulait partir faire le tour du monde tout seul sur son bateau, la famille hallucinée par son projet. Qu’est-ce que ça m’avait fait marrer ! Guy arrière grand père se tapait un délire à la d’Aboville. Emmanuelle, je crois, dans son fauteuil et son sourire si doux. Je ne suis même plus sûre du prénom, de son visage oui, elle me fascinait, j’en revenais pas qu’elle soit encore vivante l’année d’après, elle n’avait plus d’âge pour moi.

Beziers, Agde et parfois Sète. Je ne savais même pas que Fifi c’était Joséphine, un si joli prénom. Je sautillais dans les allées des cimetières, c’était juste un vaste terrain de jeu pour moi et Papa me racontait encore et encore les histoires de Marius et Alexandre. Son oncle qui le terrorisait. Ma grand-mère qui râle et les yeux infiniment bleus de mon grand-père adoré, Pascal. Il me tient la main, on va chez le marchand de journaux. Je suis petite, ma toute petite main dans sa grosse pogne d’ancien marin. La Toussaint pour moi, ça a toujours été gai.

Je perds une personne par an depuis quelques années. Proche ou lointaine, perdue de vue ou intime, les gens tirent leur révérence.

C’est l’âge qui veut ça. Papa ne prend même plus la peine de nous prévenir, les enterrements pour lui c’est devenu une activité périscolaire. Il est à l’âge où les survivants sont plus surprenants que les décédés. Je commence le processus et à chaque fois, ça me renvoie au décès inévitable de mon père et je préviens le monde : je vais m’effondrer ce jour-là.

Fifi c’est pas vraiment ma tante. Quand j’étais petite, nous étions si nombreux ; nous sommes à présent si peu, les Noëls de mon enfance n’ont rien à voir avec ceux de mes enfants. Joséphine n’était pas ma tante, c’était peut-être ma grand tante ou une cousine, peu importe, nous étions une famille tentaculaire et il fallait aller dire bonjour, l’odeur des personnes âgées et les fous-rires des enfants, monter en voiture, descendre de voiture, des bisous, bonjour, une orangeade et remonter en voiture, descendre, bonjour, orangeade, ad lib.

Je sautillais dans les allées des cimetières, cimetière vieux ou cimetière neuf, il n’y a que mon père qui se souvient de leurs emplacements, il faut que je lui fasse noter. On entretient nos tombes et à chaque fois que j’y retourne, ça me brise le coeur les abandonnées.

Joséphine est partie et ça me fait de la peine. Comme un symbole. Cet accent du sud, chaleur, affection et engueulades en fin de journée, j’étais bourrée à l’orangeade et les adultes avaient l’apéro à rallonge. Cet accent du sud chantant, la famille, cet accent du sud qui me murmure que je suis chez moi, il n’y a que les O qui me trahissent, qui chantent mes appartenances.

je ne bois plus d’orangeades. Je ne bois plus d’orangeades depuis longtemps.

Chère Joséphine, ton enterrement est aujourd’hui à 16h. J’irai en boire une en l’honneur de toutes celles que tu m’as servies, toujours accompagnées de ton affection et de ton immense sourire.

À ta révérence.

7 commentaires


  1. ·

    C’est un bien joli texte. Qui lui rend hommage avec une belle tendresse.

    Je n’ai plus mes grands-parents depuis 15 ou 20 ans. C’était normal. 2 générations au-dessus de moi.

    Mais cet hiver, ma tante est décédée. La sœur de mon père.
    Et la semaine dernière, mon père a fait un AVC.

    Je pensais que j’aurais plus de temps que ça.

    Je pensais que j’aurais le temps d’avoir le temps.

    Carpe Diem. On le dit si souvent finalement.

    Et puis un jour, ça devient très concret.

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    1. catnatt
      ·

      merci Isa

    2. Manu
      ·

      Condoléances Nathalie


  2. ·

    Oui, c’est un très joli texte, nostalgique et tendre. Il a un peu la saveur douce-amère d’une orangeade, pour les souvenirs que j’en ai (d’ailleurs, avec mes origines italo-corses, certains me reviennent en te lisant).

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    1. Catnatt
      ·

      @Junko
      @Manu

      Merci pour vos commentaires, j’ai tellement perdu l’habitude que je ne les ai même pas vus !

      Des bises à tous les deux :)))

  3. Vanosbeeck
    ·

    Hello Catnatt, on ne se connaît pas, je suis tombée sur ton blog il y a longtemps (par le post où tu parlais justement des sujets qui attiraient des inconnus ici). J’aime beaucoup ce que tu écris, j’ai regardé The Young Pope en une soirée/nuit, c’est ce que tu en disais à propos de l’abandon et de la solitude filiale qui m’a donné envie (j’ai adoré!).
    Ce post sur les vieux qui partent m’émeut beaucoup. Je n’ai plus non plus de grands-parents, ils me manquent, surtout ma gd-mère maternelle, elle s’appelait Joanna. Parfois j’ai l’impression de la voir dans la foule, je reconnais son parfum quand je croise quelqu’un qui le porte…
    Bizarrement, c’est quand Jean Marais est mort que je me suis sentie abandonnée, sans racine, toute une époque qui se terminait et moi je restait là, exclue. Ca m’a fait bizarre (il n’est pas de ma famille et je suis née en 1980).
    Bref, merci de si bien décrire tes sentiments et de partager ta sensibilité.
    Stéphanie

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    1. Catnatt
      ·

      Hey Stephanie !

      Merci beaucoup pour ton très gentil commentaire et d’avoir pris le temps de l’écrire :))))

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