Trick of the light (de l’obsession)

From the Farmers Cooperative Exchange Photograph Collection, State Archives; Raleigh, NC.

Je me suis retrouvée professionnellement dans une situation impossible, la faute de personne, ça c’est fait comme ça.

J’ai été en direct avec le client et la conclusion est implacable : je ne suis clairement pas faite pour ça. À ma décharge, les circonstances étaient particulières, peu importe les détails, mais toujours est-il que je ne peux pas faire ça ou alors ça doit rester l’exception.

Pourquoi ?

Parce que je suis une obsessionnelle.

Je m’explique, hier soir, j’ai passé la nuit à dormir vaguement, en fait je me soupçonne d’avoir relu tous mes mails pro inconsciemment. J’ai vu 4h du mat défiler et 5h puis 6h. Je ne supporte pas de ne pas bien faire mon travail et en l’espèce il était impossible de bien faire mon travail pour la bonne et simple raison que ce n’est pas mon travail. C’est ballot, vous en conviendrez. Et ça m’obsède. J’ai l’impression extrêmement désagréable de ne faire que de la merde alors que factuellement c’est loin d’être le cas puisque ce n’est pas mon travail. Je sais que mon producteur sait que j’ai fait de mon mieux. Mais je n’ai pas le tempérament pour : trop nerveuse, trop fragile, trop impliquée. Trop. C’est un adverbe qui me colle décidément à la peau.

Je suis une obsessionnelle, c’est très clair pour moi à présent. Dieu merci, je n’ai jamais voulu être médecin, sinon j’aurais habité à l’hôpital ! Je me suis projetée trader à Wall Street l’espace de quelques secondes et la vision était terrifiante…

Je ne peux exercer aucun métier à forte pression sauf si je suis ultra compétente, là je peux encaisser. Mais dans le cas qui nous occupe, je ne l’étais pas, compétente, tout me demandait une concentration extrême parce qu’aucun réflexe. En plus en anglais ; tant qu’à faire.

Petite j’ai été obsédée par l’Irlande et Scarlett O’Hara. Je suis par ricochet devenue obsédée par l’équitation. Mais il y a eu l’accident. J’ai été très longtemps obsédée par les garçons. À peu près 25 ans et puis c’est parti. J’ai été obsédée par ma fille, pas du tout par mon fils. Puis je suis devenue obsédée par mon fils. Puis j’ai été obsédée par internet. Enfin les réseaux sociaux au sens large : blog, twitter etc ; et ça m’a passée aussi. Là je suis obsédée par mon boulot. Je suis monotâche quand on y réfléchit bien, je ne peux pas avoir deux obsessions à la fois, ça ne marche pas.

L’écriture reste la grande obsession de ma vie. Mais c’est ma meilleure amie, je peux la quitter provisoirement, elle sera toujours là.

Je suis une excellente chef de projet, je le sais. Précisément parce que je suis obsessionnelle et que je ne vais rien lâcher. Mais ça suppose que je sois là d’entrée de jeu, c’est tout de même plus simple que de sauter dans un train déjà en marche où les malentendus sont déjà installés. Je sais que je peux amener un projet d’un point A à un point B. Mais je ne peux pas avoir le client dans les pattes, ça me paralyse, les seaux de vomi alors que tu es face à un comportement erratique, je ne peux pas m’en foutre. C’est impossible et c’est précisément pourquoi je ne peux pas être dans des situations comme ça. Ça me rend malade.

J’admire vraiment les producteurs avec qui je bosse. Je les comprends mieux à présent, je ne pourrais jamais exercer leur métier ; je n’en ai jamais eu envie, remarquez. À 20 ans, j’avais déjà pris la décision de ne jamais exercer une profession que je devrais ramener chez moi. Inconsciemment, j’avais probablement compris que j’étais pas de taille. Ou plutôt que ça allait me bousiller. C’est une erreur que je n’ai jamais commise. J’en ai fait plein, mais celle-là non.

C’est pour ça que j’aime les chiffres. Je m’éclate quand je fais du contrôle de gestion ou des tableaux d’analyse annuelle. Pourquoi ? Parce que les chiffres, c’est fiable, c’est carré, ce n’est pas erratique, 2+2 ça fait toujours 4. Et c’est profondément rassurant face à des comportements humains délirants.

Mais je m’ennuierai s’il n’y avait que ça.

Alors quelle est la solution ? En fait, si je fais abstraction de cette période, ça me va assez d’avoir un socle de travail en frais généraux, ça roule, je sais parfaitement ce que je fais, je suis à l’aise. Et j’aime beaucoup avoir des missions ponctuelles en mode « chef de projet ». Je mets mon caractère obsessionnel au service de quelque chose de ponctuel qui a un début et une fin. Si en certaines circonstances, une personne manque, je peux faire le taf. C’est parfait comme ça.

Mais je ne peux pas en avoir 3.

Pourquoi je vous raconte ça ? Parce qu’il vaut mieux avoir conscience de ses limites très vite et à une époque qui ne valorise que les métiers de décision, de ceux qui captent la lumière, ceux de support sont assez déconsidérés et pourtant…

Vous voulez devenir directeur artistique ? Vous êtes prêt, vraiment prêt pour les délires des clients ? Sachant que quoi qu’il arrive, ce sera toujours de votre faute ? Vous voulez être chef d’entreprise, êtes vous prêt, vraiment prêt à assumer toutes les responsabilités qui vont avec ? Cette erreur-là je l’ai vue commise tant de fois. N’est pas patron qui veut.

Quelle est votre véritable nature ? C’est bien joli de vouloir devenir une star ou un joueur de football connu ou un grand médecin, mais avez-vous le tempérament pour ? C’est toute l’arnaque de notre époque, on valorise l’exceptionnel, on dévalorise les besogneux, ceux dont on a, au final, toujours besoin. Et ce besoin de reconnaissance délirant crée les plus grandes frustrations alors que si on y réfléchit bien c’est de la connerie. L’exceptionnel est dans la lumière, le besogneux est dans l’ombre, sur le papier le premier fait bien plus rêver, mais n’est-ce pas une illusion d’optique ? Je suis bien mieux dans l’ombre.

J’aurais voulu être un artiste dit la chanson. Mais c’est souvent un métier solitaire, instable et fait de compromis. Alors oui évidemment, on peut apprendre par coeur à être apparemment calme et froid. Et le pétage de plomb ne sera jamais loin. Et pourtant la petite voix sourde vous aura murmuré tant de fois la question : qu’est-ce que je fous exactement ?

Il faudrait presque se poser la question du bilan de nature. Le bilan de compétences existe, mais fatalement il se fait au bout de quelques années d’expérience. Le problème c’est que pendant, comment savoir si le job que vous exercez est compatible avec votre nature ? J’en ai vu tant forcer leur tempérament, se berçant d’illusions sur la contrainte qu’ils exerçaient envers eux-mêmes. Et le prix à payer pour ça. Le bilan de nature avant d’entrer dans la vie active. C’est sûr on peut évoluer, se construire, mais change-t-on vraiment ?

Je suis la même depuis petite.

And if I see a sign in the sky tonight
No one’s gonna tell me it’s a trick of the light
May never come but I’m willing to wait
What can I say I’m a man of the faith
There’s an ocean in my body
There’s a river in my soul
And I’m crying

Une vie à bien faire son travail même s’il n’est pas dans la lumière, croyez-moi c’est déjà pas mal. Apprenez à vous connaitre avant d’avoir les ambitions les plus dingues. C’est toujours vous qui passerez à la caisse.

Ne vous laissez pas avoir par les illusions d’optique de notre monde.

J’ADORE CETTE CHANSON !!!

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