Les terres brûlées ( Belem)

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Et soudain plus rien. J’ai eu beau chercher la moindre trace de sentiment, d’émotion, de vague à l’âme, traquer le souvenir pour faire renaître, en vain. Rien. Je me suis même allongée sur le ventre, la tête plongée dans un oreiller, me concentrer à mort, fermer les yeux, c’est une illusion, ça ne disparait pas comme ça, c’est un piège, tu vas te faire avoir. Et pourtant rien. C’est parti.

Quelque chose s’est brisé net vendredi. Cette colère. Trois jours je suis restée en colère, je me suis dit que j’allais fatalement et rapidement m’épuiser, mais non ; trois jours de colère, je m’époumonne en silence, je cherche le claquage sans le trouver, samedi, je me réveille en colère, j’ai beau établir toutes les stratégies d’évitement possibles et imaginables, rien à faire, la colère pure et dure, j’enflamme le peu qui reste, je déjeune en colère, dimanche, lire, voir une copine ou un film, la colère originelle, ancestrale, je dîne en colère, la colère noire, je me couche en colère, la colère poisseuse et implacable. Je fais flamber le peu qui reste, la fureur, la rage, un déchaînement.

Il en faut beaucoup pour me mettre dans un état pareil. C’est quand on tape sur des leviers primitifs qu’on peut obtenir ça de moi. Peu de personnes peuvent s’en vanter. Ce n’est pas un prix ou une couronne, croyez-moi, pas de quoi se vanter. Je suis inapprochable, les enfants savent, tout n’est qu’allumettes prêtes à craquer : la colère court, brûle tout sur son passage, trouve toujours du combustible pour repartir de plus belle.

La colère analyse. Parce que pendant que je vocifère, mon cerveau réfléchit à toute allure, tout passe au crible du temps, la lucidité, des conséquences, les derniers voiles d’illusion s’effondrent, reste la vérité sobre et crue.

Et dimanche soir, je me pose et je me mets à penser à toutes ces scènes de complicité, là où était née mon affection inconditionnelle et normalement, si tout se passe comme prévu, elle revient ; elle est toujours revenue. En quinze ans, je l’ai été un paxon de fois en colère et toujours j’aimais. J’ai tout déroulé, la moindre anecdote, le moindre fou-rire, le moindre déjeuner, rien. Je l’ai autant espéré que craint ce jour. C’est pas que j’aimais, je voulais aimer quelque part parce que j’avais promis l’inconditionnalité. Ma fille refuse toujours de faire la moindre promesse depuis qu’elle est toute petite, elle a raison, on ne devrait rien promettre, jamais. J’ai promis l’inconditionnalité et me voilà la tête dans l’oreiller, rappelant sous mes ordres les sentiments. Rien. Juste un pauvre type capable d’effectuer sous mes yeux effarés une démonstration glaçante et cruelle d’un manque total d’empathie.

Face à moi, sous mes yeux, le degré juste en dessous de la sociopathie : le non respect des territoires d’autrui, l’arrogance des conquistadors, le mépris de tout ce qui n’est pas soi, l’assurance de son bon droit, Attila. On a le droit de pratiquer la politique de la terre brûlée, mais on ne revient jamais sur ces terres. Lorsque l’on brûle tous les ponts derrière soi, on ne fait pas marche arrière, on ne revient pas arpenter pour se repaître éventuellement de la désolation que l’on a semé. Ce n’est digne de personne.

Les gens que nous aimons lorsqu’ils nous blessent, quand ils tapent dans ce qu’il y a de plus fragile, de plus vulnérable, souvent nous les détestons, mais il y a toujours au fond de nous l’attrait, l’inclinaison, le désir, le certain penchant, il y a toujours une part en nous qui persiste à les aimer : on imagine les excuses et les retrouvailles, les discussions et les embrassades, les réconciliations et les pardons ; une perspective, une sortie de secours, la preuve que la foi accordée n’a pas été vaine. Je ne sais pas pour vous, mais je ne crois jamais que je vais cesser d’aimer, enfin, si avec le temps je sais que je peux achever, j’ai cessé de chanter l’éternité et les toujours. Mais il est des attachements que l’on pense immortels. Il est des personnes à qui nous pensons pouvoir toujours tout pardonner. Parce qu’elles ne font pas assez mal finalement, elles le font juste un peu et constamment, comme la fable de la grenouille et du scorpion. Elles ne peuvent pas s’empêcher de faire du mal, c’est dans leur nature. C’est ce que quelqu’un a dit un jour à ton propos.

« La violence est ce qui ne parle pas » (Gilles Deleuze).

J’ai écrit tout ce dimanche, le principe d’élimination, j’ai écrit tout ce dimanche, j’ai écrit rageur, mesquin, vengeur, petit, comptable, ironique, assassin, moqueur, terrible, moche, juge, effacer, recommencer, écrire, effacer, écrire et je me suis épuisée toute seule. Enfin. Plus la peine de faire lire, l’autre ne m’intéresse plus, je fais un rapprochement bancaire, les lignes de crédit et de débit et je liquide la mémoire, ce que j’ai pris tant de soin à préserver toutes ces années.

Aujourd’hui, je cherche en moi la moindre trace d’affection et rien. Ma brutalité me surprendra toujours. Quelle faille en nos remparts
a pu provoquer la rupture ?
Quand je cesse d’aimer quelqu’un, j’ai l’impression d’y perdre un bout de mon âme, comme ces jeux où chaque fois que l’on retire un bout de bois, l’équilibre devient précaire et la construction menace de s’effondrer. Je vous parle d’attachements que l’on croit éternels, pas de petite sympathie. Je lie étroitement mon humanité à ma capacité à aimer de cette façon là, inconditionnalité et intimité, l’alpha et l’oméga de toute relation digne de ce nom et cette colère monumentale de trois jours, elle n’est pas tant dirigée vers l’autre qu’envers moi. Comment ai-je pu donner un chèque en blanc pareil ? Si ç’avait été pour coucher avec toi, à la limite je comprendrais, mais même pas. En définitive, à chaque fois que nous nous sommes retrouvés seuls, ce n’est jamais ça qui se jouait, c’était précisément cette complicité.

Allongée sur le ventre, la tête enfoncée dans l’oreiller, je convoque chaque souvenir, de ceux que je sais performants, la première fois, les instants suspendus, la complicité, les évidences, j’essaye de remettre les bouts de bois à leur place, mais tout s’effondre à chaque fois. Rien, il ne reste plus rien. J’aurais dû le savoir, je n’ai pas versé une seule larme. Sous mes yeux défilent quinze années et je reste froide. Quelque chose s’est brisé net. Les démonstrations terrifiantes d’absence totale d’empathie me font cet effet-là, je peux beaucoup pardonner, mais pas ça. Enfin, non, je n’ai pas à absoudre qui que ce soit de ne pas s’être comporté comme un être humain digne de ce nom, la vie se charge toujours de présenter l’addition : on peut commettre beaucoup d’erreurs, blesser beaucoup, dans la vie on a tous les droits finalement sauf un seul ; l’unique et absolu. On a pas le droit d’être sadique : faire mal pour faire mal, par nonchalance ou désinvolture ou indifférence crasse, faire mal pour faire mal, par ennui, la morgue chevillée au coeur, par férocité tout court ou inconsciente, à titre gracieux, faire mal pour faire mal.

Chaque épreuve que nous subissons, chaque souffrance endurée devrait nous amener à plus d’humanité, plus de fraternité avec l’autre, car toi c’est moi et moi c’est toi, un développement proportionnel de l’empathie ; une empathie qui embrasse le monde, non pas celle qui se rétracte, se rabougrit, se replie sur elle-même. Une délicatesse.

J’ai brûlé la lettre, le point de rupture, j’ai brûlé la lettre, minutieusement effacé tout exemplaire, retiré toute référence, la piqure dans le coeur et tous les gestes, adjectifs, phrases éparpillées, souvenirs, poésie et littérature, ce qu’il y avait de plus grand que la vie, l’empire perdu des grands récits, les questions, toutes les questions,

Surtout toutes les questions.

Vendredi, j’ai eu la réponse.

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