Les adieux faits à la mode (suit & tie)

@HeavenCanWait & SebMcflee
Métacapuche & moi 2012

48 ans et demi (oui, je fais comme les enfants) et je ne ferai pas les soldes cette année. J’ai décidé il y a des années qu’à 50 ans, j’aurai des uniformes : automne, hiver, printemps, été. Point.

Je me suis habillée comme je voulais toute ma carrière de fashion victime, j’ai eu cette chance de ne jamais me poser de questions ce qui a occasionné d’énormes dérapages je le confesse. À présent, je m’en pose trop : est ce que j’ai encore l’âge pour cette robe, cette longueur, cette couleur, cette forme ? Ça ne vous fait pas ça, vous ? Ça n’est plus marrant en fait et j’ai adoré la mode comme un plan ultra fun d’expression personnelle. Je suis donc en pré retraite, je fais avec ce que j’ai pour construire ce plan uniforme. Il y a aussi une forme de prise de conscience de l’impact écologique de la fast fashion. C’est une discussion que nous avons eu récemment avec Charlotte : elle m’avait envoyé l’article de la catastrophe générée par Marie Kondo (cherchez Marie Kondo/ Afflux/ Dons car je ne linke plus Slate).

J’ai eu la chance de ne jamais me poser la question de savoir si je pouvais sortir comme ça ou comme ci. Je ne dis pas que mon époque était mieux à ce niveau là, je dis juste que je me suis toujours sentie libre contrairement à ma fille qui fait attention. J’emmerdais tout le monde cordialement. Je n’ai aucun souvenir d’avoir pris de phrases sexistes, je ne portais pas de soutien-gorge ou quand je voulais, mini jupe ou pantalon, je traversais la ville comme je l’entendais.

Pourtant ma carrière avait très mal démarré :

©HeavenCanwait et Papa & Maman
©HeavenCanWait
(et Papa et Maman)

Et puis Madonna ; j’ai adoré Madonna ! Donc le monde (qui se réduisait à mon collège de province) a subi mes dérapages divers et variés madonnesques. Le second modèle fut Géraldine : la classe et la simplicité de ma pote en t-shirt blanc, 501, bombers et babies. C’est un uniforme qui me tente bien par exemple. À propos de bombers, Jean-Paul Gaultier sortait le sien : Corinne avait le mini, Fred le normal et moi le long. Période mini jupe plissée aussi, docks et grandes chaussettes.

©HeavenCanWait
©HeavenCanWait

J’étais ringarde, mes potes m’ont fait rentrer dans le club très fermé des branchés de la ville. Le troisième modèle, il faut bien le reconnaître, fut Agnès qui était toujours divinement bien habillée. J’ai encore le tailleur pantalon Issey Miyake qu’elle m’avait offert et aujourd’hui c’est ma fille qui le porte.

Les vêtements étaient vraiment un mode d’expression à part entière pour moi ; planquer ma timidité, voiler le fait que je ne savais pas quoi faire de mes bras, acheter aux soldes une identité. S’affirmer. C’est important, particulièrement pour les filles. Oui, c’est superficiel, mais c’est un outil fort : on y planque nos faiblesses, nos affres, nos complexes, tout ce dont le monde nous fait douter en permanence en le provoquant ou en l’amadouant. Ma période Dee Lite fut critique, je le reconnais. Je suis rentrée de New-York avec mes chaussures plateforme et je servais de tour de contrôle en boîte. Ground control to Major Tom.

Je pense que mes amis ont su que je n’allais pas bien pendant mon mariage parce que je ne m’habillais plus comme avant. Tout était discret, négligé, pâle. J’avais perdu ma flamboyance. Le travail de sape de mon mari passait aussi par les vêtements, les reproches assénés à longueur de journée m’amenait à m’effacer petit à petit, je ne devais plus provoquer ou exister en fait. Ça sert à ça aussi la mode parfois : savoir si quelqu’un ne va pas bien. Je suis partie et je me suis habillée comme ma soeur aînée me le suggérait tant j’avais perdu l’habitude d’y penser. Ce qui a abouti à cette séquence traumatisante pour mes collègues : premier jour de travail, je suis arrivée en schtroumpf. Je ne déconne pas du tout. Un schtroumpf, turquoise de la tête aux pieds, un accident industriel, une fracture de la rétine. Je n’étais pas encore redevenue moi, ça se voyait, je portais des fringues de banque.

Et puis c’est revenu.

©HeavenCanWait et l’auteur

J’ai rencontré à nouveau un mec et c’est l’extrême inverse qui s’est passé. Il y avait un aspect trophée et tout était une démonstration de force. J’étais une extension. Je ne vivais pas avec lui, mais le peu de temps que nous passions ensemble était une performance : il fallait que je sois en permanence au top, sexy en diable, toujours au garde à vous de la mode. Ça m’a épuisée, ça et le reste… Résultat ? Lorsque j’ai pris 10 kilos, j’ai pris les phrases avec. J’ai douté. J’avais 40 ans.

Je n’ai pas douté longtemps.

J’ai abandonné sans regrets les mini jupes et certains types de fringues. J’avais une fille, une ado et je voulais être positionnée correctement vis à vis d’elle. C’est un âge critique et sans renoncer à la mode, il était temps de passer à autre chose et puis je trouve bien plus marrant d’évoluer avec mon temps. J’observais Madonna de loin et je n’aimais pas la façon dont elle vieillissait à ce niveau-là. Elle fait ce qu’elle veut entendons-nous bien, mais c’est pas mon trip. Je préférais Diane Keaton dans « Annie Hall » : ça c’est ma came !

Il y a aussi Katharine et Audrey Hepburn. Je ne vois pas plus élégant et confortable.

Getty Images

À l’aube de la cinquantaine, ça devient trop prise de tête. Ça fait 35 ans que je regarde mon armoire et que je me demande comment je vais m’habiller. Ça ne vous fait pas cet effet là ? Genre un jour sans fin de la mode ? C’est pénible. Remarquez, j’ai en partie réglé le problème depuis 3 ans avec mon tableau pinterest « mode » où j’ai répertorié des tenues fétiches (non je ne me prends pas en photo, je choppe des street style ou photos de mode qui me rappellent des associations). C’est simple et ça va vite.

Mais ça fait quand même 35 ans que je fais le même plan tous les matins. C’est gonflant en fait. Je veux consacrer du temps à autre chose, occuper mon cerveau à d’autres préoccupations. Donc à 50 ans, je m’habillerai toujours pareil. Je trouve que Lagerfeld a eu le bon réflexe sur ce coup-là, je trouve ça classe.

Je n’ai plus besoin de planquer ma timidité, voiler le fait que je ne sais pas quoi faire de mes bras, acheter aux soldes une identité. M’affirmer. Je suis à l’âge génial où je sais qui je suis, quelles sont mes faiblesses et mes forces. Je n’ai plus besoin des fringues pour souligner un aspect de ma personnalité. Je peux être. À force d’être en uniforme, sans surprises, dans une forme de neutralité, il n’y aura plus que mes sourires et mes propos ( et surtout mes agacements, ne nous leurrons pas, je ne vais pas changer à ce point-là !).

Je regarde le monde courir pour les soldes, je n’achèterai rien, je prépare ma retraite. Je pense laisser la fantaisie dans les chaussures et les chapeaux, chapeaux qui sont ma grande passion avec les bretelles et les pyjamas. J’adorerais être en pyjama H24 pour tout vous avouer.

Bye bye la mode, on s’est bien amusées toutes les deux pendant longtemps. Vieillir c’est aussi abandonner sur la route les vieilles habitudes, se renouveler. J’ai été une petite fille qui s’est foutue longtemps des fringues. Je crois que vieillir à un certain moment s’apparente à redevenir un enfant, désapprendre, retrouver une certaine forme de candeur, rester en bienveillance, en tout cas ne pas tenir une bibliothèque de ses expériences et les asséner au monde. Nous grandissons, nous vivons et nous accumulons du vécu. À mes yeux à un certain âge, il faut entamer le processus inverse. C’est très dur, croyez-moi et je crois que ma démarche vis à vis de la mode accompagne ce raisonnement. Less is more.

Pourquoi j’écris ce billet qui au final ne concerne que moi ? Pour l’executer, pardi ! Une façon de m’obliger à tenir mes propres engagements.

Et j’espère être aussi classe que Justin & Jay dans ce clip : « And as long as I’ve got my suit and tie, I’ma leave it all on the floor tonight ». On s’est toujours dit avec Cha que les années 50 en terme de mode, ça se tenait vraiment. Je me demande dans quelle mesure les vêtements ne nous maintiennent pas un peu en terme de comportement. Vous en pensez quoi ?

Et le costard de mec pour une gonzesse, ça claque quand même, non ?

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