Vieillir (Ninja)

Group of seven artists at a party at the home of Yasuo Kuniyoshi  1921

J’étais sur la plage et soudain ils ont tous débarqué : ils étaient 10, 15, 20 peut-être 25. Cette joie ! Il devait y avoir un évènement spécial, mon anniversaire, un anniversaire, une surprise, mais ils étaient tous là avec leur valise ou leur sac. La tête hallucinée des autres estivants et ma joie, cette joie, le sourire franc et immense d’Antoine et celui plus délicat et réservé de Vanessa, dans mes bras, dans leurs bras ; et les sourires et les bras des autres même ceux que j’avais cessé d’aimer depuis longtemps.

Je me suis réveillée brutalement. Je ne rêve jamais, du genre 3 fois tous les 5 ans, je n’ai jamais vraiment rêvé, je me raconte suffisamment d’histoire en journée j’imagine. Je me suis réveillée et j’ai réalisé que tout ça n’était qu’une illusion. J’ai bu mon café et j’ai pleuré un tout petit peu. Ils me manquent tellement. En fait non, c’est faux. J’ai pleuré sur cette bande tentaculaire, de celles que peu de gens ont la chance d’avoir, la nostalgie en bandoulière, l’élan du coeur pour finalement me dire que tout ça était terminé et bien au delà de ma responsabilité. Le temps a fait son affaire, la géographie aussi.

Just one more night, just one more time.

J’ai eu une bande d’amis à 20 ans absolument dingue, nous étions si nombreux. Je suis partie, j’ai été aussi foutue à la porte et c’est entièrement de ma faute, une erreur à ne pas commettre, un mauvais choix, une trahison. Je ne vais pas revenir dessus, ceux qui me suivent ici depuis longtemps m’ont lu à l’époque, ce fut l’objet d’un très mauvais premier roman. Celui de trop pour ma part, j’entends par là de choix, parce qu’après il n’a plus été question d’être en couple ou de consacrer une seule minute à ce genre de sentiments. Enfin, jusqu’à présent.

J’ai pleuré un petit peu. Ils me manquaient ce matin, cette chaleur humaine immense, leurs bras, ces rires, les fêtes, ces danses, leurs blagues à la con. Et puis j’ai réfléchi.

Ça fait quelques temps que je me surprends à penser au passé, aux personnes qui ont traversé ma vie et de me dire que je suis peut-être allée trop vite, que j’aurais dû faire autrement et dès que ça m’arrive, au bout de 5 minutes, je me colle un non ferme et définitif.

Just one more night, just one more time.

Parce que je sais pertinemment ce qui se joue là dedans : je n’ai jamais été une femme de regrets, j’ai toujours assumé mes choix et les conséquences qui en découlaient et je suis persuadée que lorsque je repense à ce type à Hossegor, ce quasi inconnu en me disant que j’ai fait peut-être une connerie le jour où je l’ai planté, j’ai envie de me rire au nez.

C’est ça vieillir. C’est là, c’est tangible, c’est incarné : vieillir c’est revisiter ton passé et tes choix alors que pendant 20 ans, 25 ans, peut-être 30 tu as été convaincue qu’à défaut de faire justement des bons choix, tu n’en as fait que de circonstances : à un instant T, dans un contexte précis avec telle personne impliquée, tu as tranché pour tel avenir. Et que c’était, c’est et ça sera okay. Vieillir c’est remettre en question ce deal.

Je refuse catégoriquement d’être cette personne qui rumine sa vie en regrettant. Méfiez-vous, le jour où vous vous chopez en train de penser qu’Éric, Mélanie, Bruno, Nathalie auraient été soi disant une meilleure option, mettez-vous une baffe.

Est-ce que j’ai bien fait de claquer tout mon héritage à New-York ? Je vieillis et je me dis que j’aurais pu en faire un apport pour acheter un appartement. Et je me colle une claque. Je sais exactement, précisément pourquoi j’ai fait ça. Est ce que j’ai bien fait de répondre à ce p.. de coup de fil en 2006 ou en 2007 – tiens je ne suis même plus foutue de me souvenir – ce truc anodin qui allait déclencher un séisme ? Et si je n’avais pas répondu ? Et je me colle une claque. Je sais exactement, précisément pourquoi j’ai décroché.

Il faudrait qu’on inscrive quelque part pourquoi nous faisons tous ces choix-là, dans le marbre, figés dans la mémoire pour ne pas faire de « révisionnisme » sentimental. Il faut s’astreindre à cette discipline de fer, ne rien lâcher, nos déterminations et nos libertés, ce qui nous a semblé juste de faire, choisir, quitter, préférer et trahir. Vivre en paix avec ces choix-là. Je vois bien année après année la bataille qui fait rage dans le coeur de mon père, ses regrets qui le grignotent peu à peu, l’Église comme une repentance, la sévérité comme une rédemption, le « révisionnisme » de notre histoire familiale pour rendre ça à peine supportable.

C’est ça vieillir :

Just one more night, just one more time. Réclamer de repasser le disque.

Réclamer de rejouer la scène, attendez, attendez, je me suis trompé ! On ne se trompe jamais même si on fait des conneries ( bon, s’entend hors assassinats ou autres trucs du genre hein…) . On a fait point barre. Cette discipline qui consiste à parfois sentir l’ombre du doute flotter et arriver à se souvenir exactement, précisément pourquoi on a déterminé telle route plutôt qu’une autre. Repousser le souffle du doute, place à la lumière de nos vies telles qu’elles ont été.

J’étais sur la plage et soudain ils ont tous débarqué : ils étaient 10, 15, 20 peut-être 25. Cette joie ! Cette joie de les avoir recroisés au détour d’un rêve, l’espace de quelques minutes, l’amour que je leur portais, les rires et les danses. J’ai eu de la chance de les avoir connus et j’appellerai peut-être aujourd’hui Yvan et Sylvain, mes spice girls, mon Adriana parce qu’ils sont encore là eux et que c’est bien là l’essentiel.

Donna Tartt dans « Le Chardonneret » écrit ceci :

« Profonde douleur, que je commence tout juste à comprendre : nous ne choisissons pas notre coeur. Nous ne pouvons pas nous forcer à vouloir ce qui est bon pour nous ou ce qui est bon pour les autres. Nous ne choisissons pas qui nous sommes. (…) Que fait-on quand on est la victime d’un coeur périlleux ? Que fait-on si ce coeur, pour ses propres raisons insondables (…) vous conduit droit vers un éblouissant incendie (…) Si votre moi le plus profond chante et vous amadoue pour vous guider directement vers le feu de joie, vaut-il mieux tourner les talons ? (…)

Un moi dont on ne veut pas. Un coeur que l’on ne choisit pas. « 

Le coeur est un ninja, espion et mercenaire de nos vies, furtif, secret, perspicace et invisible. Il est là guettant le temps de prendre la main, à droite ou à gauche, il est toujours là à la croisée des chemins.

Notre coeur nous porte tout le long de notre vie et lorsque nous vieillissons, nous l’interrogeons. Pourquoi ? C’est là l’instant décisif. Le charger, le faire passer à la barre des accusés ou l’observer avec indulgence en pleine conscience de ses errances et de ses élans ? Je le choisis à chaque instant, encore et encore. Je décide que le mien me sourit, me prend dans ses bras, un Barbapapa moelleux dans lequel je m’abandonne, où la petite fille que j’étais me rejoint, mon coeur, ce coeur que je choisis à chaque fois, celui qui sera mon meilleur ami jusqu’à la fin.

Just one more night, just one more time.

Non merci. L’avenir et mon coeur m’attendent.

« Ninja » de The George Kaplan Conspiracy a été une de mes chansons de l’été. J’adore la fin du morceau.

2 commentaires sur “Vieillir (Ninja)

  1. Un message pour vous dire que tous vos textes me touchent beaucoup et me font réfléchir. Merci de les écrire, ils résonnent en moi à chaque fois.

    1. Oh !
      Merci beaucoup Camille (désolée pour le délai, mais j’ai perdu l’habitude d’avoir des commentaires hahaha)

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