William

Curtis, Edward S., 1868-1952, photographer.

Il est assis sur une chaise. Dans la salle à manger. Grand. Tellement grand. Mon Dieu. La responsabilité est écrasante.

 

Quand je vais mourir, il n’y aura pas tant de choses que cela dont je serai fière. Ne nous leurrons pas. Mais quelques-unes. Dont lui. William. Ça s’est terminé en queue de poisson mais je reste pleinement satisfaite de cette rencontre-là. Je n’ai pas reculé, j’ai assumé concrètement des convictions auxquelles je tiens plus que tout. Vous savez, ces rares moments où l’on se sent pleinement et pratiquement cohérent avec soi-même. Cet acte que vous posez, c’est vous. Cela vous ressemble.

 

William.

 

Je n’ai pas partagé grand-chose avec mon ex-mari. Pourtant, au début de notre mariage, nous avions les mêmes valeurs. Vraiment. Et ce n’était pas des paroles en l’air. Ça, c’est évaporé au fil des ans, mais William, précisément, fait partie des raisons vaguement rationnelles pour lesquelles je suis restée.

 

Un soir, mon ex-mari est rentré et m’a raconté l’histoire de William. Et m’a dit qu’il souhaitait l’accueillir pour le 31 décembre. J’ai pris le temps de réfléchir. Dix minutes. Et je l’ai suivi dans son délire. Rétrospectivement, je réalise que c’était de la folie furieuse de prendre ce risque-là. Mais cela valait la peine car c’est en dépit de tout, c’est une belle histoire. Une belle rencontre.

 

William.

 

C’est un enfant à la Ddass. Non-adoptable. Coincé. Le père était extrêmement violent et la mère avait fini par fuir en Espagne. Les enfants abandonnés mais condamnés à aller de famille d’accueil en famille d’accueil. Dispersés au gré du vent des possibilités. Il a quinze ans et demi. Il a fait une fugue. Ça fait deux jours, ses copains l’ont signalé à mon ex-mari car ils traînent dans son magasin de jeux vidéos. Il est rentré à la maison pour m’en parler. Nous sommes le 30 décembre. Il s’agit d’accueillir William, ado en fugue, fuyant un foyer de la Ddass. Nous l’avons fait. Nous n’avons pas réfléchi.

 

Il est beau. Très fin. Il est doux. Trop doux. Il est plein d’admiration pour mon ex-mari. Pour de mauvaises raisons, c’est le côté tape-à-l’œil qui l’attire. La maison. Mais pas entretenue. La Porsche. Mais d’occasion. Peut-être qu’à l’époque, ma jaguar était encore garée devant la baraque. Elle faisait office de déco, je n’ai jamais eu le permis. Et ce joli cadeau, car j’adorais cette bagnole, fut finalement revendue dès que les emmerdes furent revenus… Bref. William passe deux jours à la maison, participe à notre jour de l’an. Je m’inquiète de le nourrir, qu’il se remplume après deux jours dans la rue. Il s’occupe un peu de Charlotte. Il ne dit rien. Il ne fait que sourire doucement, question de prendre le moins de place possible, car tout est provisoire, il le sait.

 

J’ai exigé qu’il soit ramené dans son foyer le 1er janvier. Ce n’était pas négociable. Et il en fut ainsi. À notre grande surprise, nous sommes face à une équipe de la Ddass, complètement désemparée. En mal de solutions. Nous avons du mal à lâcher William. Nous nous sentons impliqués. Et l’équipe va nous suivre. Du jamais vu, je pense. Nous n’avons pas trente ans. En tout cas à peine pour moi.Nous tentons de trouver une solution et nous proposons d’accueillir William pendant les week-ends et les vacances scolaires. Nous avons l’aval de la Ddass sans remplir aucun dossier. Deux entretiens et puis voilà. Nous nous regardons avec mon ex-mari, fiers de ce que nous sommes en train de faire. Surtout lui, qui vient d’une enfance compliquée.

 

Ça se passe bien. Ça se passe trop bien. Nous voilà, nouvelle petite famille, Charlotte dans les bras de son frère d’adoption, William un grand sourire aux lèvres, mon ex-mari pérorant, et moi, qui reste sur mes gardes. Car l’équipe de la Ddass nous a prévenu. La lune de miel sera de trois mois. Après ou nous réussirons le virage, ou notre belle association explosera. C’est ainsi que William fonctionne. Il est en recherche désespérée d’amour familial, d’une cellule où trouver affection et sécurité. Et dès lors qu’il l’a, cela le renvoie aux dysfonctionnements de sa propre famille. Et il rejette. C’est plus fort que lui. Il ne supporte pas au final que des étrangers lui procurent ce que sa famille a été incapable de lui fournir. Et il finit immanquablement par les haïr.

 

Pour l’instant, nous prenons notre rythme. Notre entourage s’habitue à nous voir tous les quatre. Charlotte s’attache à ce jeune homme. Nous le récupérons le vendredi soir. Il suit partout mon ex-mari, admirateur d’un parcours poudre aux yeux. Nous commençons à former une famille et William est de tous nos projets. Les dimanches soirs sont pénibles. Je n’aime pas ramener William, je me sens fautive. Mais il est plus ou moins prévu que si ça fonctionne, William s’installe à terme chez nous.

 

Les visites de la Ddass sont fréquentes, nous nous entendons tous bien. Mon ex-mari comme à chaque fois qu’il prend confiance en lui, va déborder de son rôle. Il commence à être autoritaire. William commence à déconner. Il sourit toujours. Présente ses excuses. Dit qu’il est désolé mais sèche l’école. Ça fait deux mois et demi, un jour de l’an, 6 week-ends, des vacances de février. Mon ex pense comme un con que William a besoin d’être encadré. Redressé. Il est de plus en plus sévère. William de plus en plus artisan de son propre échec. Et les menaces tombent.

 

« Puisque c’est comme ça, tu ne viendras pas à la maison ce week-end. »

 

Je suis très en retrait par rapport à tout ça. Car au final, c’est une liaison entre mon ex et William. Pourtant, je sens celui-ci se rapprocher de moi en fin de parcours. J’ai toujours tenté de calmer le jeu. Et c’est à moi que William adressera sa lettre d’adieu. Il a quitté la maison. Il n’y arrive pas. Il a le sentiment d’être un poids mort dans cette maison. Je m’en veux car j’aurais du dire ce que je ressentais et prendre les choses en main. C’est ce que je vais dire à l’équipe. Nous n’étions pas là pour éduquer William ou l‘encadrer. Nous n’étions là que pour lui donner de l’amour et le sécuriser. Mon ex-mari n’a pas joué le rôle que william lui avait attribué : celui d’un père non-violent, aimant et réconfortant. Mon ex s’est pris pour un éducateur. William en avait déjà plein son foyer…

 

William est parti. Ils ont eu du mal à lui mettre la main dessus au foyer. Il avait cambriolé le bureau du directeur. Ils ont décidé de l’émanciper pour ses 16 ans. C’était la seule solution, car il devenait ingérable. Ces ados coincés entre deux mondes, les non-adoptables, sont quasi irrécupérables. Pour la nouvelle année, la Ddass avait décidé de refaire à neuf la salle de jeux des ados. Peinture, sol, baby-foot, flipper, la totale, et un fric monstre. Ils l’ont livrés, heureux pour les mômes le 31 décembre. Le 1er janvier, tout avait été saccagé. Ils ne supportent pas qu’on essaye de leur faire du bien. Ils sont dans une logique de destruction, dignes héritiers de leurs familles, prolongeant la mécanique familiale, condamnés. Leur nid, c’est leur bande, les seuls auxquels ils font confiance. C’est ainsi, il ne faut pas se leurrer. Rares sont ceux qui s’en sortent.

 

Nous faisons une dernière réunion avec l’équipe. Je me sens tellement triste. Mon ex-mari tient des discours aussi stupides les uns que les autres. Quasi qu’il faut mater William. Il est en colère après lui-même en fait. Il sait qu’il a merdé. On me propose, et je dis bien « me » et pas « nous », de m’occuper d’un bébé dans la même situation que William. Non-adoptable. Quand j’y pense, c’est un truc de dingue qu’ils aient eu confiance en nous à ce point-là ! Je me rends dans la nursery. J’ai le vertige. Des bébés partout. Seuls. Bien traités. Mais seuls. Attendant que quelqu’un prenne le risque de s’en occuper tout en sachant que demain, une décision peut les arracher de ce foyer. Je suis bouleversée mais je sais pertinemment qu’il faut que je digère William avant de me lancer dans quoi que ce soit. On ne remplace pas. Il faut faire un deuil. Je dis que je reviendrais en chercher un.

 

William est dans la rue. Se fait choper, ramené. Et repart dans la rue dès qu’il peut. Je reste en contact avec l’équipe. Il sera émancipé et ils n’auront plus de ses nouvelles. Moi, je vais quitter Bordeaux. Et je range William dans un coin de ma tête.

 

L’année dernière, je reçois un coup de fil de mon ex-mari. Il souhaite me passer quelqu’un. Je suis sceptique. J’ai quasiment rayé tout notre entourage commun de ma vie. J’entends une voix d’homme. C’est William. Un coup au cœur. Il est vivant. Ça a l’air débile comme ça, mais c’est la première chose auquelle j’ai pensé. Il me dit qu’il va très bien, qu’il va à l’université. Je n’y ai pas cru un quart de seconde. Je lui ai dit que je pensais souvent à lui et que j’étais heureuse qu’il aille bien. Je l’ai embrassé. De tout mon cœur. C’est tout ce que je pouvais faire. Il m’a repassé mon ex à qui j’ai expliqué sèchement qu’il fasse attention à William et à ne pas l’entraîner dans des sales plans. Ou dans son alcoolisme. Le père l’était… C’était la voie toute tracée. J’ai raccroché sans trop d’illusions. Et je n’ai pas demandé son numéro à William.

 

Je le vois tous les jours. En bas de ma rue. Pas vraiment lui, mais ses frangins. Ceux qui ne supportent pas d’être confinés chez eux, dans un T3 pour 7, où ça pue dans la cage d’escalier, l’odeur de la promiscuité, de la détresse et de la misère sociale. Je les vois en bas de chez moi les garçons perdus qui hurlent à 2h du matin et que je finis par détester. Qui crient leur spirale d’échec et dont on sait qu’il est trop tard. À moins d’une fille, d’une femme qui passe par là et arrive, par miracle, à les structurer. 1 pour 100 ? Je les observe, grimper dans l’agressivité, déchaînés, ne comprenant que le rapport de force. Ils sont d’autant plus violents qu’ils savent pertinemment que c’est trop tard pour eux. Et le désespoir est tel qu’ils n’incitent même pas leurs petits frères ou sœurs à tenter de s’en sortir. C’est perdu d’avance. J’en ai déjà vu disparaître. Engloutis. Les mêmes qui foutent une beigne à une gamine de 17 ans, qui ne leur a pas dit bonjour, et qui lui piquent son sac. Les mêmes qui empêchent leurs propres parents de dormir la nuit à coup de chahut en bas de l’immeuble. Le cheptel se renouvelle. Le chef se fait exploser la tête par ses pairs. Le caïd d’hier est la brebis galeuse de demain. Tout est incertain. Il n’y a pas de règles, à part celle du plus fort. On ne peut sauver ceux pour qui l’espoir est mort et enterré. Le bien, le mal, tout cela est englué dans la minute présente. Pas d’avenir, alors pour envisager les conséquences de ses actes, vous repasserez. Il faudrait pour ça envisager demain.

 

Je sais comment ça marche. Je suis lucide. William était mal barré. Nous aurions pu faire quelque chose. Trop jeunes, nous n’avons pas su. Si je devais recommencer, je saurais exactement comment m’y prendre. En tout cas, pas comme cette première fois. William vivait dans la rue, avec ses codes et ses enjeux. La mère des enfants perdus. Il tentait de s’en sortir mais finissait immanquablement par rejoindre ses frères d’infortune, ceux qui lui ressemblaient. J’espère me tromper. Mais je crois qu’il est trop difficile d’en sortir seul.

 

Et William l’était. Seul.

Crédit photo Flickr

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