Seize ans, mia amata bambina.

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Tu vas avoir 16 ans dans 4 jours, ma fille. Pour toi, cet âge ne signifie peut-être pas grand-chose, pour moi c’est un chiffre clé, un tournant, un seuil.
 
Comme tu t’en doutes, c’est en écho à ma propre histoire : à 16 ans, je perdais ma mère et plus rien n’a vraiment tourné rond par la suite, même si j’étais déjà bien entraînée au chaos de part notre fonctionnement familial. Cela restait des prémices car le chaos émergea totalement au fur et à mesure que le cercueil s’enfonçait en terre. J’affrontais le définitif, Dieu merci la vie t’a préservée de ça pour l’instant.
 
Ton chaos fut différent, il a grandi dans la terre de l’absence et des déménagements successifs. Tu t’en es bien sortie, je crois ; j’espère. Je te regarde, tu préserves bien les apparences de l’insouciance, même si tu n’es pas la jeune fille la plus souriante de la planète. Tu as toujours eu un genre de gravité, même bébé, une réserve, un air de je ne suis pas dupe, vous pouvez toujours vous acharner à me dérouler des kilomètres de vie en rose (…), je sais que c’est une arnaque alors que ton frère souriait à pleines dents au monde. Chez lui, il y a une volonté, une lutte, un déni. Chez toi, il y a une lucidité froide même si parfois, le monde arrive à te heurter. Je peux probablement compter sur les doigts de mes deux mains les fois où tu as pleuré devant moi. Ton orgueil est démesuré et je te l’ai souvent dit, il sera ton ennemi et ta négociation.
 
Et tu grandis.
 
Même si nous continuons à parler, je sais que plus le temps passe, plus tout m’échappe ; je reste un recours, c’est déjà bien. Mais nous sommes tellement différentes. Je suis l’Italie, tu es l’Angleterre. Je sais que je te tape sur les nerfs par ma propension à monter dans les tours. Tu me tapes sur les nerfs par ta propension à rester butée et silencieuse. On a beau faire, il y a toujours quelque chose d’étranger au sein de sa chair et de son sang.
 
Pourtant, de moi, je crois que tu as l’aptitude à ne pas te laisser faire, tu es combative lorsqu’il s’agit de quelque chose d’important à tes yeux. À l’adolescence, ton sens des priorités me laisse perplexe, mais tu sais gueuler. Ça t’a déjà coûté cher, d’ailleurs. Tu sais déjà ce que c’est d’être le bouc-émissaire. Tu as encaissé. Tu as l’âme d’un soldat.
 
J’adore t’entendre éclater de rire parce que c’est rare. Je sais bien que tu es très différente à la maison qu’avec tes amis. J’adore quand on pète un plomb à la maison et qu’on se retrouve tous les trois à danser comme des crétins sur « Paris Seychelles » de Julien Doré. Je ne sais pas pourquoi cette chanson est devenue familiale. Il suffit de la lancer et on commence à fredonner, on se regarde, on se lève et puis on danse. Ça me fait rire quand tu balances des snaps de moi en train de faire la con et que tes potes te disent « j’aimerais bien que ma mère soit comme ça ». Même si c’est illusoire, ça me dit que je ne fais pas trop de la merde avec toi, qu’on reste proche même si les enjeux grimpent. J’aime que tu te retiennes de rigoler quand j’imite pour la 250ème fois le générique de Cold Case et que t’en peux plus de ce running gag. « Mais ça va pas bien Maman… »
 
J’aimerais parfois, con comme un parent, que tu sois plus comme moi. Ma mauvaise foi me conduit à allègrement oublier que j’étais une branleuse de première classe ado et que je pouvais développer une force d’inertie proprement stupéfiante. Tu en fais beaucoup plus que moi, avouons-le. Ma capacité à lutter et mon sens de la discipline sont arrivés tard ; tu les a déjà.
 
J’adore lorsque l’on me dit que tu as mes traits de visage alors que je trouve que tu ressembles à ton père. Tu as le même très joli profil que lui. C’est un compliment, je sais qu’il faut que je fasse attention dès que je prononce son prénom, même si tu as l’air d’être très au clair avec cette problématique.
 
Pour toi, les gens sont ce qu’ils font. C’est simple, carré et efficace. Je n’ai jamais pu m’y résoudre. Ça ne t’empêche pas d’avoir un grand sens de l’écoute, mais la conclusion reste la même. Tu ne supportes pas les gens qui mentent. C’est quelque chose que les gens devraient savoir tout de suite à ton propos. C’est rédhibitoire. Tu as été capable de refuser de voir, d’entendre ton père pendant 6 ans à cause de ça. Alors quand une de tes potes a commis cette erreur, qu’espérait-elle ?
 
16 ans. C’est fou !
 
Comme ton frère, tu me fascines. Je t’aime à la folie. Je crois que tu le sais. Je ne suis pas de ces parents très câlins qui le répètent tous les jours. Je trouve ça très encombrant pour un enfant, le répéter comme une prière me semble tenir plus d’une litanie. Je préfère vous installer dans une certitude presque silencieuse. Je crois aux vertus d’une certaine distance, mais je prends parfois le temps de vous le murmurer.
 
« Je t’aime à la folie, tu es mon bébé d’amour, tu le sais ? »
 
Et ton frère et toi, vous me répondez que vous le savez et ça a le ton de la certitude chez vous deux, j’ai gagné pour l’instant ; toi, tu me regardes droit dans les yeux quand tu me dis « je sais », ton frère esquisse un sourire gêné et un regard en biais, « je sais ».
 
Tu restes quelque part l’éternelle fusion. Je t’ai eue et je suis entrée en amour avec toi comme on rentre en religion. Nous avons été inséparables pendant des années jusqu’à ce que je réalise que tu en souffrais. Nous avons été fusionnelles à tes dépens. Il a fallu détricoter et tu as fini par t’envoler.
 
Tu restes celle par qui j’ai grandi. Tu es l’aînée et tu restes mon terrain d’expérimentation. J’apprends en même temps que toi, parent c’est de l’improvisation avec ce qu’il y a de plus fragile et de plus explosif. Tu essuies les plâtres, ma pauvre chérie.
 
Je me demande comment j’ai pu faire une gamine aussi sophistiquée que toi. Ça se loge dans des trucs débiles comme ton aptitude à passer des heures à te coiffer, te préparer alors que quasi toute ma vie, j’ai sauté dans un jean. Ça se loge dans des paroles d’une grande sagesse comme lorsque tu me dis que tu tenais à dire deux choses à ton père avant qu’il ne meure. Tu l’aimais et il t’a manqué. Tu l’as bien dit au passé, c’est fait, tu lui as dit, tu as eu ce courage-là, ça lui a fait très plaisir, je l’ai senti très ému, mais il n’a pas compris qu’en même temps que tu prononçais ces mots, tu lui fermais la porte au nez très doucement. Tu veux être au courant de ce qui lui arrive, de ce qui lui arrivera par la suite, mais tu as réglé la question. Je ne sais pas comment tu fais pour avoir ce pragmatisme-là, ce genre de sagesse. Moi qui ne suis qu’émotions, je te regarde grandir les deux pieds ancrés dans la terre, la réalité. Il y a chez toi un très grand sens de la gestion de l’impuissance. C’est fort !
 
J’aimerais que tu te tiennes plus droite, j’aimerais que tu n’aies pas cet air comme si le monde t’exaspérait en permanence, j’aimerais que tu sois plus dynamique, j’aimerais que tu sois… parfaite ! Mais tu ne l’es pas. Tu es un être en pleine mutation et je ne peux qu’observer, le temps de l’influence est passé. Reste les bases que j’ai posées, j’ai la faiblesse de croire qu’elles sont là pour longtemps. 16 ans, c’est le temps pour les parents de laisser sur le bord de la route le fantasme de ce que sera leur enfant. Reste l’amour infini.
 
En 2008, tu avais 9 ans, j’écrivais :
 
« Carmen Consoli chante dans toute la maison. Charlotte dessine près de moi, dans le salon.
« C’est étrange, cette chanson me rend toute drôle, elle me rappelle quand j’étais bébé »
(…)
 
Elle s’envolera un jour, pour créer son propre royaume. Sa propre vie. Ce jour-là, ce sera :
 
« l’ultimo abbraccio mia amata bambina
l’ultimo bacio mia dolce bambina »
Ti amo, mia bambina… »

 
Je la remets pendant que je t’écris aujourd’hui, on ne l’a pas écouté depuis des années,tu n’es pas loin, tu dessines toujours 7 ans après et soudain, tu me dis :
 
« C’est quoi cette chanson ? Elle me dit grave quelque chose ! ». Je te sens un peu retournée, tu as oublié et pourtant, au fond de ton coeur, elle a laissé une empreinte. Dans des années, tu la recroiseras encore et tu te demanderas pourquoi cette chanson te semble si familière. Ce sera moi, mon empreinte, ma chérie. Ce sera moi qui te prends dans mes bras et te murmure que je t’aime pour toujours à la folie, quoi que tu fasses et même quand je ne serai plus là. Ce sera moi, j’ai lancé il y a des années un point d’ancrage, des traces d’amour infini, un phare qui dépassera toutes tes incertitudes, celui que je n’ai pas eu avec ma mère.
 
À presque 16 ans, tu as beau avoir déjà commencé à t’envoler, tu restes et tu seras toujours mia amata bambina, mia dolce bambina.
 
Bon anniversaire…
 

5 commentaires sur “Seize ans, mia amata bambina.

  1. Rho merde j’aurais pas dû lire ça au boulot j’ai les yeux pleins de larmes!
    Aussi forcément ça me parle de moi et ma fille, j’espère de tout mon coeur être cet ancrage pour elle, malgré nos certaines différences à venir…
    Bisous et bon anniversaire à Charlotte, 16 ans c’est vraiment une étape vers l’âge adulte!

  2. Ma fille aura 15 ans dans 15 jours. C’est à la fois effrayant et merveilleux de la voir grandir. Le seule chose sûre est que je l’aime à la folie moi aussi 🙂 Elle m’émeut et m’impressionne en même temps.

    Joyeux anniversaire Charlotte 🙂

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