Le doute (j’ai peur de glisser)

Gunnery training, NAS San Diego, 1923
Gunnery training, NAS San Diego, 1923

Entre deux cartons, je jette un coup d’oeil aux actualités : Orlando, Magnanville. Entre deux contrats, je vais me chercher une crêpe et je me fais apostropher parce que je mange en pleine journée pendant le ramadan. Entre deux métros, je me fais traiter de raciste parce que j’ose m’interposer entre un pauvre type de 40 ans qui demandait juste à s’asseoir et un jeune mastodonte qui a décidé qu’il ferait ce qu’il veut. Et je finis par fermer ma gueule parce qu’il va m’en coller une. Entre deux cafés, je m’accroche avec un pote que j’aime beaucoup parce que, type pourtant raisonnable, il n’a plus envie d’entendre mes grandes explications sur la façon de lutter contre le radicalisme. Et qu’un mois après, je me demande si c’est pas lui qui a raison.

Je suis de gauche. Fondamentalement. Mais l’actualité met des coups de butoir dans mes convictions. Je suis désemparée et je pourrais céder aux sirènes des raccourcis. Ce que j’ai toujours défendu, à savoir que n’importe quelle religion est compatible avec les principes républicains pour peu qu’elles les respectent est ébranlé. Je suis prise par le doute. Qu’on ne se méprenne pas, je crois toujours que l’éducation et le progrès social sont les solutions. À long terme. Investir massivement dans les écoles et les prisons est l’alpha et l’omega de ma manière d’envisager le monde puisque les problèmes commencent et finissent à ces deux extrémités. Mais là maintenant tout de suite, je ne sais plus. Je me surprends à penser court, à penser radical, à penser expéditif. En fait j’en ai ras le bol que des tarés se réclamant de l’islam dictent notre mode de vie et à force je commence à glisser, je commence à confondre les deux ou du moins à sombrer dans la facilité. J’ai de plus en plus de mal à argumenter face à une pensée de droite, droite dans le sens « répression, conservatisme, punitif ». Je baisse les bras parfois. Je me demande s’ils n’ont pas raison ; souvent.

Je me surprends à me dire que l’islam me gonfle. Je me surprends à penser que lâcher une bombe en plein milieu de l’EI serait pas si mal et tant pis pour les populations civiles. Et je me reprends. Je sais que la violence appelle la violence. Je sais que l’actu c’est le petit bout de la lorgnette et qu’il faut faire l’effort de voir « the big picture ». Que l’EI c’est le résultat de nos monumentales erreurs occidentales, que nous avons créé ce monstre. Qu’à force de faire n’importe quoi au Moyen-Orient, à force d’être laxistes avec l’Arabie Saoudite et le Qatar, à force d’envahir, de mettre la main sur des intérêts économiques, on a créé le sillon de la violence. Je schématise, mais c’est à peu près ça l’idée. L’actu n’est pas l’Histoire et le monde tel qu’il est n’est que la conséquence de siècles de décisions. Je le sais tout ça. Je sais qu’il s’agit d’une toute petite minorité radicalisée face à des millions de musulmans. Musulmans tout court et non pas mesurés parce qu’il y en a marre d’accrocher un adjectif pour définir des gens qui veulent vivre tranquillement, des êtres humains qui sont les premières victimes de ces cinglés. L’adjectif, il faut le coller aux extrémistes, pas le contraire. Mais pourquoi alors régulièrement, je précise ? Est-ce que ce n’est pas le début du glissement ? Est-ce que ce n’est pas ça le début du racisme ? Enfin de la xénophobie ? Et est-ce que se demander si on n’est pas en train de devenir xénophobe, ce n’est pas le signe qu’il est déjà trop tard ?

Mais il n’empêche. Là tout de suite, j’ai envie d’être peinarde au quotidien. Et si nous nous étions complètement plantés ? C’est un texte compliqué à écrire parce que j’aimerais tellement être droite (!) dans les bottes de mes convictions si vous saviez… J’aimerais dire que je ne me pose pas de questions, j’aimerais affirmer que je ne m’interroge pas sur le fameux angélisme de gauche. Mais la réalité c’est que je me surprends à penser l’espace de quelques secondes que tous ces types qu’on avait plus ou moins repéré, il faudrait les coller dans un camp pour les empêcher de nuire. Enfermer des gens par prévention. Ça m’a traversé l’esprit. Oui. Ce que l’EI réussit à faire, c’est un travail d’usure, un travail de sape. User les convictions de gens raisonnables à coups d’actes gratuits, monstrueux, quotidiens, mais permanents. Pour l’instant, ça tient. Ce ne sont que des pensées qui m’effleurent et je les chasse rapidement parce que ça ne me ressemble pas. Mais pour combien de temps ?

Ils ont le temps pour eux et combien de gens désespérés ?

Combien de gens vont mourir ? Il serait illusoire de penser qu’il n’y aura pas d’autres morts, pas d’autres attentats. Est-ce que je vais perdre des gens que j’aime au détour d’une boîte, d’un café ? Tout ça tourne en boucle dans ma tête et j’envisage des solutions radicales, anti-démocratiques quelques secondes. Est-ce ainsi que les dictatures s’installent ? Par le doute ? La peur ? Les raccourcis ?

Il faut avoir les nerfs bien accrochés. Parce que je suis sûre d’une chose, à l’échelle de l’histoire, le radicalisme ne gagne jamais. Tous ces siècles n’ont oeuvré que pour la liberté, du moins qu’une certaine forme de liberté progresse. Les statistiques sont là, inébranlables : pour l’instant, à l’échelle du monde, ça va mieux. Accrochons-nous à la grande photo (en anglais ça claque plus, vous avez remarqué ?). Il faut que je m’accroche à ça absolument, sinon je vais glisser.

Et je ne veux pas glisser…

PS : j’espère que ce texte n’est pas maladroit. J’ai tenté d’exprimer prudemment mon état d’esprit du moment. Ça fait un petit moment qu’il me trotte dans la tête. Et puis je me suis lancée. Parce que je crois que la mise en mots est toujours salvatrice, qu’écrire mes doutes, c’est une façon de lutter contre, qu’en me lisant, vous m’aidez à tenir mes principes et à la fois je sais que ne pas avoir de doutes, c’est vivre en inhumain. Ce qui précisément définit l’EI.

5 commentaires sur “Le doute (j’ai peur de glisser)

  1. Nathalie, ma chère Nathalie,

    que serions nous si nous ne nous posions pas toutes ces questions ? Comment ne pas céder à la colère et à l’envie d’en découdre quand on subit cette violence froide dont nous sommes témoins, et parfois victimes.
    Je suis comme toi et beaucoup de gens nous ressemblent, toutes communautés confondus, les gens en ont marre et sont apeurés par ces horreurs, sur la défensive, en mode méfiance. Le problème, c’est que ces fanatiques ont un écho chez les jeunes et aussi chez les fachos qui reviennent en force avec les mâchoires plus serrés qu’avant. Et nous, au milieu, avec pour seule ambition d’être libre de nos actes et de nos pensées, on se sent agresser et en danger pour être ce que nous sommes. Alors, faut il céder aux sirènes de la haine ? Notre faiblesse d’humain nous oblige à nous protéger et à nous laisser parfois penser qu’à la radicalité on ne peut offrir que de a radicalité. Personne ne t’en voudra d’avoir des faiblesses et des craintes.
    Je pense que notre humanité (de gauche ou de droite) reste saine tant qu’on continue d’aimer l’individu avant la communauté. Prenons les gens au premier degrés et voyons si on peut s’entendre. C’est pas de l’angélisme, du bon sens. On voudrait tous pouvoir changer les mentalités de ces jeunes qui perdent tous sens moral, ou du moins se recréent leur propre morale, mais quand tu vois que la plupart sont nés en France et on suivit le même programme scolaire que toi, tu te dis que le mal est plus profond. Que c’est peut-être nous qui ne les avons pas tous intégrer, que le drame social qui se joue dans les quartiers dont je suis issu n’a jamais été réglé. Pour avoir la paix on a confiné ses quartiers qui vivent en autarcie et que l’islam pour beaucoup d’élus a permis de canaliser les jeunes, comme l’a fait la RATP en mettant des chauffeurs musulmans pratiquant pour éviter les problèmes. Ça finit par une exclusion en fait et un sentiment d’injustice. Je ne sais pas comment on sortira de tout ça, mais une société peut vite changer. Il y a 20 ans, on était tellement loin de ces questions dans les quartiers, et pourtant aujourd’hui, par exemple, je ne reconnais pas Lunel, la ville où j’ai grandit. Alors que s’est il passé ?

  2. Chère Nathalie
    Tu n’es pas maladroite, tu es humaine. Tu te sens glisser et tu remontes la pente, toujours. Parce que de ne pas être droite dans ses bottes ça finit par faire mal aux arpions. Bon, je rigole, je rigole mais c’est une esquive.
    L’humanité a reçu la résilience en petit cadeau, le monde survivra. Il faut s’en persuader.
    Je t’embrasse fort pour cette franchise qui t’honore.
    Et j’embrasse aussi le Cylk du haut parce que bon, à mon âge, tout est permis.
    PS. Pour parler de ce *censuré* d’EI, je suis persuadée (et j’admets que je peux avoir tort mais cela me rassure), et cela découle de la stratégie de la terreur, qu’ils sont prêts à revendiquer tout et n’importe quoi pourvu que cela leur fasse de la pub (un garçon n’ose pas sortir du placard parce que ça choquerait papa et préfère se revendiquer terroriste et allez donc ! un mec a sans doute un compte très personnel à régler avec un policier (ne nous tuez pas nos flics bordayl on va recommencer à les aimer !) et hop ! Ce qui me fait vraiment peur, et encore plus qu’un suppôt islamiste, c’est l’homophobie qui s’étale sans pudeur, et dans toutes les couches de la société. Pour un peu, ce *censuré* d’EI pourrait allègrement recruter. La bête immonde d’où qu’elle vienne n’en finit pas d’être fécondée. C’est usant. Alors je croise les doigts pour que les jeunes dont les voix s’élèvent actuellement soient entendues.
    Et, plus égoïstement, je te souhaite d’avancer dans ta nouvelle aventure

  3. Bonjour et merci à tous d’avoir laissé un commentaire quel qu’il soit.

    J’ai quand même un souci avec certains parce que non, l’idélogie d’extrême droite c’est pas mon truc.

    Dans un souci d’équité, j’ai décidé de ne valider aucun commentaire. Je ne me vois pas valider ce qui m’arrange ou ce que je peux envisager et censurer les autres sous prétexte que je les trouve irrecevables.

    Du coup, je n’en valide aucun, mais sachez que je les tous lus.

    Merci beaucoup.

  4. les doutes et le questionnement nous font avancer. donc tout va bien, meme mieux dans ta tête(si je puis me permettre:)))
    ces remises en question prouvent que tu réfléchis et souvent c’est ce qui manquent aux haineux à ceux qui veulent nous imposer leur mode de vie sans voir qu’il en existe pleins des différents comme tu le précises si bien.
    Mais c la peur surtout qui fait glisser, nous fait nous renfermer, être égoiste.
    bref tu as peur et moi aussi 🙁
    merci pour ton texte, pour ton honneteté intellectuelle que nous sommes bcp à partager

  5. Je réitère mon commentaire car il n’a probablement pas été lu par les nouveaux.

    Donc merci à tous ceux qui ont pris la peine de me laisser un commentaire. Ceux qui sont d’accord c’est cool, ceux qui ne le sont pas et qui ont parfois très bien argumenté, j’ia lu et je vous ai trouvé très intéressants.

    Je les ai tous lu.

    Le problème c’est que j’en ai plein qui sont juste nauséabonds et par souci d’équité, je ne valide aucun commentaire. (voir mon commentaire plus haut)

    Du coup dans 15 minutes, je ferme aux commentaires. désolée, ma limite c’est les commentaires qui expliquent en long en large et en travers que les musulmans ne sont pas comme nous et qu’ils méritent différents traitements que je ne détaillerai pas ici.

    J’ai des doutes, je ne perds pas de vue pour autant mes fondamentaux : liberté, égalité, fraternité. Et je vous assure qu’à la lecture de certains commentaires, faut avoir le coeur bien accroché.

    Mais en ne publiant AUCUN commentaire, ils ne pourront pas brailler à la discrimination

    Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé

    Ha une précision utile, les commentaires qui apparaissent ici sont de personnes qui st déjà passés par ici et qui ne sont pas soumis à validation. SI vous souhaitez vous exprimer, vous pouvez parfaitement le faire sur Slate 🙂

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