Les Danaïdes : une lettre

17 août 2013 3 Par Catnatt

Un jour apparut – et personne ne sut jamais pourquoi, qui, comment, mais seulement le où et le quand – une affiche qui fut déposée dans tout Paris. Le rythme était anarchique, parfois un quartier entier en était couvert et ça disparaissait ensuite dans les mains des désoeuvrés, du temps et de la propreté et puis ça revenait soudainement coloniser les rues. S’il s’agissait d’un coeur, son rythme était en guerre. Souvent cela ressemblait à une opération commando, du jour au lendemain, les rues en étaient parsemées et celui/celle qu’on pensait seul(e) était soupçonné de multitudes. Etait-ce d’ailleurs une fille ou un garçon qui se répandait ?

Un jour – le départ – je tente l’éclaircie, une lettre comme un aveu ; je frappe à la porte sans trop savoir pourquoi. Déposer sur le seuil des mots pour comprendre, se redresser, poser sa tête et une main sur une porte qui restera fermée et écouter la respiration de l’autre, celui juste derrière, celui qui restera silencieux.

Un jour – la fin – je tente l’obscurcissement, une lettre comme un défi puisque personne ne me racontera la fin de l’histoire. Et comme ces mots, tu les as laissé derrière une porte, je dresse moi aussi le rempart comme une façon de nier ton existence à défaut d’éradiquer cette névrose qui court dans mes rêves et mes veines, celle qui me lie.”

On se moqua, on analysa, des quolibets aux diagnostics psychiatriques, on admira, on tronqua. Cela prit un tournant viral grâce à Instagram. On soupçonna une histoire d’amour fatalement tragique. Erreur. La tragédie ne se déploie pas seulement dans l’inoubliable, elle réside principalement dans l’insignifiant : tous les imperceptibles artifices. Il se passa une année.

On chercha le/la destinataire, souvent secrètement envieux d’une telle démonstration. “C’est pas toi qui ferais ça pour moi”. Parfois on se laissa aller à penser qu’on l’était mais le doute subsistait et s’il y avait hésitation, c’est qu’on ne l’était pas. Le destinataire se devait d’être une évidence, une certitude, la vérité. 

Un an après jour pour jour, une lettre fut publiée dans un grand quotidien, pleine page de pub. Le rempart fit lien. On se délecta de cette suite et tout le monde y alla de son appréciation, pâtée pour chiens bien distribuée.

Alors ces mots que tu as refusés, oui, il faut bien qu’ils finissent quelque part, alors ces mots que tu as refusés s’achèveront ici. Oh, c’est une version édulcorée, il a fallu que je gomme les lieux et des détails, les prénoms et certains aveux. Et puis nous ne sommes pas seuls, il y a tous ces gens qui vont lire. Il faudrait que je fasse court, percutant, efficace. Des slogans. Des mentions légales en tout petit. Je me suis interrogé(e) au sujet d’une photo. J’aurais pu te placarder en pleine page. Tant pis pour la loi, le respect et les procès. Toute l’ironie consiste à ce que peut-être tout le monde sauf toi lise. Mais ces mots existeront malgré toi et le rempart. Alors comment créer une intimité dans un contexte pareil ?

La lettre contenait des chansons, une chanson offerte, une scène au ralenti, les frontières d’une confession. La lettre contenait des années de gestes avortés, l’histoire d’une histoire, le problème de connection. Des adjectifs, des phrases éparpillées, des questions. Beaucoup de pourquoi finalement supprimés. Une contrainte, un fardeau, quelque chose comme un monstre posé près de soi. Des souvenirs. Mais à côté et ça l’a toujours emporté, il y avait une ivresse,  une poésie, une littérature, oui, quelque chose de plus grand que la vie. Une après-midi ensemble et des fleurs pour un enterrement. Inconditionnel. Partir pour s’éclipser sans tapages mais retenu. Toutes les impossibilités. Sans toutefois pouvoir projeter autre chose. Dire une fois ou deux mais entre deux sourires et deux plaisanteries, pas assez sûrement. Radiohead Day. Versatile. Toi aussi. La corde de l’illusion. 

Mais la fin était autre. Un message facebook pour dire une lettre à donner. Un « vu » officiel avec encoche. Rien d’autre. La sécheresse d’un algorithme. De la colère.  Liste connaissance, chat bloqué, portable supprimé. Ne plus y penser. Ressurgir dans les rêves, infester un inconscient. Une manière de faire le deuil mais comment y arriver lorsqu’on mène, la nuit, une vie parallèle avec l’absence ? Les affiches et l’encart,  un début de solution. Se sortir de là quel qu’en soit le prix. Un fantôme. Le rempart.

On se moqua, on analysa, des quolibets aux diagnostics psychiatriques, on admira, on tronqua. « C’est un dingue ou une folle », « Je donnerai cher pour voir la tête », « Mais bordel, c’est qui ? », « C’est une pub, j’en suis sûr », « Faut pas tourner très rond pour être obsédé à ce point-là ». Le monde fut partagé entre la méfiance et l’attraction mais personne ne resta indifférent. Parce qu’il y avait eu là, sous nos yeux, le courage de se débattre, lutter là où la plupart déclarent forfait.

On aurait pu penser que le genre humain, auteur de tant de livres, de tant de films, de tant de chansons – les courages écrits, les lâchetés filmées ou les deux fredonnés – évoluerait au rythme de ses créations, celles qui nous font réagir, celles auxquelles on adhère, que nous épousons l’espace de deux heures et celles qui nous font une démonstration dérangeante de nos veuleries mais la vérité, cruelle, c’est qu’elle stagne. Malgré toute l’empathie dont on peut faire preuve vis à vis de ces personnages, on reste désespérément en bas. Malgré toutes les références culturelles dont on peut se targuer, nul ou si peu se conduit de manière grandiose ou plus simplement humainement. Ce sont là nos véritables tragédies. Les mêmes scénarios se répètent siècle après siècle : aucune amélioration si ce n’est celle d’une liberté illusoire. 

On a tous dans le cœur une part manquante, un être resté silencieux, celui, celle qui n’a pas voulu s’expliquer, écouter, être là juste un moment, l’ami, le parent, l’amoureux, le cadavre dans le placard cerné de pourquoi. Celui, celle dont on finit par ne plus jamais parler pour ne pas se heurter aux phrases toutes faites de la bienveillance. Celui, celle dont on ne prononce plus jamais le prénom pour ne pas entendre le soupir d’exaspération. Celui, celle dont on porte le deuil inachevé.

La zone de silence.

Certains mêmes espérèrent qu’il y aurait une réponse. Beaucoup attendirent.

La vérité c’est qu’il n’y a jamais eu de réponse à cette lettre.

La vérité c’est qu’il n’y a jamais ou si peu de réponses à ces lettres sans cesse réécrites dans nos têtes, parfois manuscrites ou tapées, très peu envoyées. Inutiles, ils racontent mais jamais ne changent le cours des choses : les arts n’ont jamais remporté la victoire de cette influence-là.

Ils gisent vaincus auprès de nos cœurs obscurcis.

 

 

 

 

Ce texte s’inscrit dans une série « Les Danaïdes » : les cinquante filles du roi Danaos. Elles accompagnent leur père à Argos quand il fuit ses neveux, les cinquante fils de son frère Égyptos. Après qu’ils aient proposé une réconciliation, elles épousent leurs cousins et les mettent à mort le soir même des noces. Les Danaïdes sont condamnées, aux Enfers, à remplir sans fin un tonneau sans fond.

Je prétends que les humains passent leur vie à remplir sans fin un tonneau sans fond. Je prétends que ni l’argent ni le sexe ne font tourner le monde mais bel et bien le manque d’amour, parfois jusqu’à la déviance.