Une petite Française et l’histoire : la chute du mur de Berlin

8 novembre 2014 1 Par Catnatt

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Je suis née en 1971. Je suis née dans un monde binaire, apparemment binaire. Il était coupé en deux : il y avait nous, les occidentaux, les gentils, les démocrates et il y avait eux, les communistes, les méchants, les totalitaires. C’était simple et très confortable. Nous apprenions l’Histoire avec comme origine la guerre de 14 où nous n’avions pas été très sympas avec les Allemands lors du traité de paix ; avec comme socle 39-45 où notre collaboration avait été pudique – tous les dossiers n’avaient pas été déterrés – et comme conséquences un continent coupé en deux.
 
Ma grand-mère m’a obligée à regarder “Le vieux fusil” petite fille, elle ne portait vraiment pas les Allemands dans son coeur. Pourtant elle avait vécu la guerre dans le sud de la France où certes, ma famille a subi quelques privations, mais j’imagine que ce n’était pas vraiment comparable avec le nord. Les Allemands sont ce jour-là devenus pour moi ceux qui assassinaient Romy Schneider et sa fille au lance-flamme : des sadiques. C’était viscéral chez moi. La seconde guerre mondiale est devenu le sujet d’histoire que je maîtrise le plus. Ma famille n’a été ni collabo ni résistante. Mon père, petit garçon à l’époque, a été chargé de déposer un message une fois. Ils ont, je crois, hébergé un résistant une nuit ou quelque chose du genre. Ils ont été comme bien nombre de Français ni héroïques ni dégueulasses. C’était déjà pas mal.
 
En 4ème, nous apprenions la chanson de Sting par coeur en cours d’anglais et nous braillions “I hope the Russians love their children too”. Les russes, l’URSS : j’envisageais tout ça comme une immense zone grise peuplée de gens tristes et fatigués, rêvant d’Occident comme d’un eldorado. J’envisageais ça comme un truc compact ; métallique et anthracite. Je les plaignais sincèrement. J’écoutais Sting et j’espérais vraiment que les Russes dans leurs appartements collectifs aimaient leurs enfants plus que leur système, mais j’avais de gros doutes. J’étais une gamine qui détestait le mur de Berlin, mais qui se sentait à l’abri derrière. Ce mur était une séparation, mais aussi une protection. On a tendance à oublier de nos jours, cette ambivalence.
 
Les années ont passé, le travail d’histoire a continué et les nuances sont arrivées. Gorbatchev aussi. Le terme “guerre froide” a laissé place à “Perestroïka”, “Glasnost”, mais je n’ai jamais envisagé la chute du mur, symbole de la séparation. Jamais. Le mur était immuable.
 
En septembre 1988, j’étais en terminale pour la seconde fois et un échange entre des tchécoslovaques et nous a été organisé. Dans quel cadre ? Aucune idée. Le contexte est important : j’étais certes au lycée, mais je vivais seule dans un studio à Paris, mon père était en province et ma soeur aînée veillait sur moi. J’allais donc recevoir ma correspondante dans un cadre un peu particulier. Deux mois plus tard, nous avons attendu nos tchèques et leur bus est arrivé. Je crois que ce fut un véritable choc culturel pour ma correspondante ! Elle parlait assez bien français, nous échangions comme nous pouvions, mais nous restions deux ovnis l’une pour l’autre. Je la trouvais ennuyeuse et finalement, elle correspondait parfaitement à ma vision d’enfance de l’URSS : grise et triste. Je crois surtout que la pauvre était complètement dépassée par ce voyage et la façon dont je vivais. J’étais jeune et conne. Je n’ai pris mesure du fossé entre elle et moi que lorsque je me suis rendue chez elle quelques mois plus tard. Mais il y a d’abord eu la traversée en train et j’avais beau être entourée par des profs et une organisation, j’avais en arrière-pensée le printemps de Prague : et si je restais coincée là-bas ? J’avais peur. J’étais excitée, mais j’avais peur. Ça m’est restée. Je crois qu’il serait tout à fait impossible pour moi de me rendre en Russie ou en Chine, aussi idiot que cela puisse paraître. J’ai cette trouille viscérale de mettre un pied là-bas et qu'”on” ferme les frontières brutalement et de me retrouver dans un camp de travail : je suis un pur produit de cette époque-là. C’est probablement une forme de xénophobie, ne nous racontons pas d’histoire.
 
Nous sommes arrivés à Prague et nous avons été accueillis par nos correspondants. J’ai grimpé dans une voiture, une lada ? Je ne savais pas où j’allais et le trajet ne m’a fait que flipper un peu plus. J’ai vu la ville s’éloigner, on continuait de rouler, j’étais pas loin de paniquer. Nous avons roulé 3/4 d’heure, j’étais au bord des larmes. Nous sommes arrivés dans un village et j’ai réalisé que ma correspondante était fille d’agriculteurs. Tous les jours, elle se levait à 5h30 pour aller à l’école en autocar. Ils étaient pauvres, mais ne manquaient de rien. Ils étaient gentils comme tout ; j’étais insupportable. Tout ressemblait à mon fantasme sur l’URSS, sauf que j’avais bien confirmation qu’ils aimaient leurs enfants aussi… Tout était gris et triste (la météo n’a pas vraiment aidé). Moi, la petite bourgeoise de 19 ans, vivant dans un confortable studio parisien, en toute indépendance, je me retrouvais au coeur de la campagne d’un pays soviétique… Je ne sais pas si on réalise le choc culturel que cela a été pour moi : les fantasmes, les préjugés, les cours d’histoire ont envahi ma petite tête. Le lendemain matin, nous nous sommes levés à 5h30, nous avons attendu un autocar, roulé pendant 3/4 d’heure et erré dans Prague et le froid pendant trop longtemps à mon goût. J’ai pété un plomb, c’était trop pour moi : la peur, la fatigue, la connerie ont eu raison de mon intelligence. J’ai fait un scandale auprès de mon prof, moitié en rage, moitié en pleurs sans aucune empathie, sans aucun respect pour ma correspondante. Bien plus intelligente que moi, elle a compris. Elle a été adorable et compréhensive, s’est inclinée face à mon caprice sans un mot de reproche. Elle et mon prof ont probablement perçu que je nageais en pleine irrationalité, que cela ne servait strictement à rien d’essayer de me faire reprendre mes esprits. Elle avait une bien plus grande capacité d’adaptation que moi et j’espère bien qu’elle m’a méprisée un peu parce que je le méritais amplement. En y réfléchissant, je me dis que je devais moi aussi parfaitement correspondre à l’image caricaturale qu’ils devaient se faire des occidentaux : mal-élevés, arrogants, péremptoires et cruels. Surtout débiles. N’est-ce pas ironique ?
 
On m’a changé de correspondante et là, j’ai basculé dans un tout autre univers. Ma nouvelle correspondante était fille d’artistes : les parents travaillaient dans le cinéma. Je me suis calmée, à l’abri dans une maison à Prague. Je n’ai pas de souvenir précis de conversations, mais j’ai fini par comprendre que les choses étaient en train de changer. Je ne sais pas, j’ai perçu un frémissement. J’ai visité Prague qui est toujours pour moi, avec Paris évidemment, la plus belle ville du monde. Je suis littéralement tombée amoureuse de la vieille ville. Ma correspondante était gaie comme un pinson, ses parents vraiment intéressants et ma vision de cette partie du monde a changé. L’URSS prenait des couleurs. J’entrevoyais qu’il était possible que les choses se modifient, que le monde binaire que j’avais connu disparaisse ; surtout, que ce qu’on m’avait appris n’était peut-être pas tout à fait vrai. Nous sommes rentrés et lorsque nous avons passé pour la seconde fois la frontière, je me suis toute de même sentie soulagée de rentrer chez moi, dans un pays “normal” et à la fois j’ai ressenti un pincement au coeur : tous ces gens que j’avais rencontrés là-bas et qui y restaient allaient me manquer. J’avais bien constaté que la chape de plomb se soulevait, mais j’étais très très loin d’imaginer que tout pouvait être bouleversé du jour au lendemain. Ça allait arriver, mais ça prendrait des années et des années.
 
Six mois plus tard ( ou à peu près, je ne me souviens pas exactement à quelle période de l’année j’ai fait ce voyage, vraisemblablement au printemps), le 9 novembre 1989 le mur tombait. Je me rappelle absolument pas où j’étais, mais c’était dingue. Je crois que pour toute ma génération c’était dingue ! On nous avait élevés dans l’idée que l’URSS était éternelle. Nous avions un ennemi bien déterminé et cet ennemi chutait comme toute pierre qui composait ce mur. Qu’allait-il se passer ?
 
Il y avait de la joie bien sûr, surtout de la joie ! Enfin, les Allemands de l’est allaient connaître les joies des vitrines pleines, du cinéma américain et de la musique occidentale, la liberté et la démocratie. Dans l’ordre ? Caricature quand tu nous tiens… Mais il y avait aussi de l’inquiétude car je crois que personne n’avait la moindre idée de comment ça allait VRAIMENT tourner.
 
Prague a suivi. J’ai pensé à mes deux correspondantes. On a dû s’écrire avec la seconde. Je ne me rappelle pas vraiment. J’ai perdu leurs traces, adolescente que j’étais, plus préoccupée par mes sorties que par l’Histoire. Je le regrette. Je me suis réjouie de la suite des évènements. La chute du mur de Berlin a été le point de démarrage et lorsque je me suis rendue à Chypre par la suite et en Irlande, je me souviens très bien m’être dit qu’on avait le deux poids, deux mesures faciles, nous les occidentaux tant le fait que l’on crée une frontière artificielle au sein d’une île m’a choquée.
 
Elle a continué. L’Histoire. L’URSS a chuté. J’aimais bien Gorbatchev, je n’ai pas compris à l’époque ce qui lui est arrivé, l’injustice qui lui a été faite. Le monde s’est réorganisé. Nous n’avons plus d’ennemis à détester sans se poser de questions. Car après tout, nous n’étions pas responsables du système russe de l’époque des tzars qui a engendré le système soviétique. En tout cas, c’est ce qu’on m’avait appris. Mais à présent ?
 
Nos “ennemis” d’aujourd’hui sont les produits de nos décisions occidentales. Tout est devenu extrêmement complexe. Qui détester sans la moindre nuance ? On le sait bien que, par exemple, les islamistes aiment leurs enfants eux aussi… Des murs existent partout dans le monde. Cinquante. On en fait bien moins cas.
 
La chute du mur de Berlin, c’est aussi la fin d’une vision du monde facile et confortable, la fin de l’occident comme libérateur, la fin de l’occident dans le juste, le vrai. Si tant est que ça ait existé un jour… C’est la fin, pour moi, de l’époque où j’étais sûre que nous étions les gentils. La fin d’une innocence quelque part. Ou la fin d’une naïveté. Au choix.
 
Autant de pierres que d’illusions ont chuté ce jour-là.