La fin

 

Film star Helen Twelvetrees, ca. 1936-7 / photograph by Sam Hood

 

 

Et si ce documentaire était le point d’orgue d’une période de vie ?

 

Et si c’était une manière de figer pour l’éternité, éternité toute relative j’en conviens, ce qui va s’achever ? Immanquablement. Michèle, Antoine, Jean-Luc, Olivier, Guillaume, passagers éphémères de ma vie, de ce que j’ai bien voulu en donner, et de ce qui m’a forcément échappé ?

 

Ils ont filmé. Le quotidien, l’intime mais pas trop, jamais carnassiers, toujours respectueux, dans la rue, à la maison, partout où mes pas nous ont porté. La partie immergée de l’iceberg. Mais la réalisatrice n’est pas femme à se contenter du superficiel, les gens l’intéressent vraiment. C’est une passionnée. Ce fut une belle rencontre et le dernier soir de tournage, j’avais un pincement au coeur quand je me suis levée, éloignée, sans me retourner de peur qu’ils ne soient pas en train de regarder.

 

C’est curieux, le tournage s’est terminé et je me suis sentie vidée. Comme si la caméra, le micro avait aspiré l’essence, l’énergie de ma vie. Le vol de mon ordinateur a exacerbé ce sentiment de perte. Presque de chute. À force de vouloir résumer mon existence à 15 min, j’ai fini par la prendre en pleine figure. À force de vouloir résumer ma personnalité en 15 min, j’ai fini aussi par la prendre en pleine figure. Tout le long du mois de mars, au rythme de ces rendez-vous, je me suis peu à peu effondrée. Mais c’est salvateur.

 

Je le savais, en acceptant de participer à ce projet, que je n’en sortirais pas indemne. On ne joue pas avec le feu impunément. Mais même si je suis un peu à terre aujourd’hui, je recommencerai encore. Et puis, le documentaire n’est pas en soi responsable. Il n’a fait qu’accentuer, accélérer, exacerber un sentiment diffus, confus de malaise. Hier encore, je claironnais que je me voyais vivre encore deux ans ainsi. Une des leçons, c’est que je devrais me méfier quand je brandis mes choix de vie de manière trop excessive. C’est toujours le signe avant-coureur d’une fin, le cri de guerre du marathonien qui va s’écrouler deux kilomètres avant la fin. Tout ça pour rien. Non, pas pour rien. Je me suis prouvé que je pouvais y arriver seule. Je me suis prouvé que j’étais réellement indépendante. Je me suis prouvé que j’étais capable de construire sans béquille humaine. Ma vie actuelle, c’est la mienne. Je n’ai rien subi depuis quelque temps, j’ai tout choisi. Et pourtant…

 

Je n’en peux plus. Je suis exsangue. Ce que je pressentais, cette expérience l’a achevé. 4 jours de tournage pour compresser ce qui fait mon quotidien. Une certaine définition de moi-même. Qui ne tient plus vraiment la route. Mes enfants, mon boulot, mon appartement, mes amis, mon blog, mes bouffées d’air. Comment bien vivre seule, avec deux enfants, sur Paris ? Aspirer au bonheur dans des conditions trop tangentes. Cette vie que j’aimais tant hier me sort par les yeux aujourd’hui. Je pleure de trop en ce moment. Dépressive. Un coup de tel à mon psychiatre pour renouveler la petite ordonnance, les anxiolytiques, abandonnés l’année dernière. Des soucis de santé qui, sont chez moi, toujours annonciateurs de crise. Une fatigue immense qui s’abat sur moi. Marre. Marre d’avoir le pouvoir. Même dans ma façon aimable de vouloir rendre service à la réalisatrice sur un détail, c’était une manière de reprendre le pouvoir sur ce documentaire. Me mêler de tout et de rien. Tentative désordonnée de remettre la main sur ce qui est en train de m’échapper. Mais c’est le jeu. Ou il ne fallait pas participer. L’accepter.

 

J’ai déroulé sur un tapis rouge une existence agonisante. Je fais mon show, je suis sur-active, je suis wonder woman. Jusqu’à ce que Michèle, l’air de rien, au cours d’une interview, me balance qu’elle aimerait bien avoir accès à mon côté fragile. Moi, qui enchaîne en temps normal mes réponses, la fluidité s’effondre et je me retrouve déstabilisée. Je balance une série d’adjectifs. Alors, Nathalie ? Pas de théories sur le sujet ? Un battement de coeur plus rapide que les autres, je suis ébranlée. C’était déjà assez compliqué pour moi de lire à voix haute mes précédents textes. Écrire, c’est aussi une manière de tenir l’émotion à distance. Je me fais peu envahir. J’ai perdu pied en lisant quelques phrases. Déjà fragilisée. Mais pour revenir à la question simple et pourtant surprenante de Michèle au sujet de mes failles, mais de quoi parle-t elle ? Enfin, plutôt, qu’est ce que j’en ai fait ? La question est vertigineuse, en fait. À vouloir trop vivre, je me suis perdue en cours de route. Je crois. Pour employer une expression que je déteste et qui fera sans doute plaisir à certains, je crains d’avoir chopé, d’une certaine façon la grosse tête. Je m’explique. Quelque part, je pense que je me rêvais un peu. Femme de caractère, mère efficace, assistante de choc, blogueuse rebondissante, amie percutante. Je lui ai donné tout cela. Mais où est passée la vulnérable, si vulnérable condition humaine ? La petite question de Michèle résonne dans ma tête. Je repasse et je repasse ma réponse. Be kind. Rewind. Elle était vide. Dès qu’il a fallu vraiment passer à table, je suis, quelque part, aux abonnés absents. Ce ne sera pas sans conséquences. Le documentaire fait voler en éclats cette carapace que je me suis forgée jour après jour. Une expérience forcément violente, dont je ne sors pas épargnée.

 

Mais si cette question me fait chanceler plus que les autres, le reste m’a tout autant perturbée. Des interrogations anodines. Importantes. Qui peuvent se glisser au détour de n’importe quelle conversation. Sauf que là, les réponses sont figées. Arrêtées dans le temps par la caméra. Je réponds spontanément, sûre de mon propos. Et deux heures après, je mouline encore dans ma tête, à me dire « Merde, merde, merde, c’est pas ça que je voulais dire ! J’aurais du dire ci, j’aurais dû répondre ça ». En plus, l’équipe se moque gentiment de moi. Car j’ai un tic digne d’être rapporté à mon psy…Je ponctue chaque explication par un « C’est clair ce que je dis ? ». Obsessionnel. Et avouez que c’est quand même curieux pour quelqu’un qui passe son temps à dire que les humains, les évènements, les choses ne sont jamais ni noirs ni blancs, plutôt confus et flous, cette hantise de la transparence ?

 

Oui. Cette hantise de la transparence, je le crains, est liée à un soupçon. Celui que je me porte. Je me mens. J’ai fait fausse route. Sans vraiment le vouloir ou en être consciente. Par survie. Parce que j’ai cru sincèrement que c’était la solution. Je crois que ce que ce documentaire m’a apporté, c’est de me faire comprendre qu’il était largement temps de faire rejoindre les deux aspects de ma personnalité. D’un côté, celle que je fus, il y a fort longtemps. Infiniment fragile, ultra-sensible, flippée, timide, oui excessivement timide et anéantissable à loisir. Celle que l’on devine au détour d’un de mes textes. Et celle que je suis devenue à coup de bouffes dans la gueule, d’échecs et d’effondrements successifs : tranchante, dure, performante. Si je suis à ce point obnubilée par la clarté, c’est bien parce qu’au fond de moi, je ne le suis pas du tout et que je suis déchirée entre ces deux faces d’un même miroir. Si je pleure tant aujourd’hui, c’est que je voudrais savoir qui je suis aussi. Que je ne suis pas plus cette jeune femme efficace que la petite fille effrayée par les autres. Et que je reconnais humblement que je suis tombée dans l’excès inverse. La prétention à la place de la timidité. Les jugements sans appel à la place de la sensibilité. La réactivité avant que l’on me détruise. Paranoïaque. Attention, que l’on ne se méprenne pas. Je suis fière d’avoir réussi à me modeler sur commande. Plus ou moins. Mais je serais encore plus comblée d’affiner, de passer du brut au délicat. Garder mon armure de guerrière pour les situations de crise et à la fois, me réconcilier avec ma vraie nature. Celle dont je pense inconsciemment qu’elle m’a coûté très, trop cher et qui, pourtant, je crois, est celle qui génère mes « succès » tout relatifs d’écriture….

 

Cesser de me mentir. Arrêter de vouloir prouver au monde entier que je ne suis pas ce que l’on m’a longtemps reproché. Irresponsable, trop émotive, inconstante et faible. Les mots des parents sont tellement destructeurs alors qu’ils ne voulaient que votre bien…Il faut tant d’années pour s’accepter, apprivoiser son tempérament tout en l’adaptant à la vie, en fonction des expériences. J’en suis là.

 

Oui, c’est bien cela. Ma démonstration au monde. Il m’a défié, j’ai relevé. Je me suis construit une vie seule avec mes deux enfants, j’ai réussi. Et une fois, cela posé, comme par hasard, j’ai rencontré au détour d’un journal, les blogs. Qui m’ont permis, certes, d’écrire mais que ces textes soient « reconnus ». Ces textes écrits souvent avec mes tripes, qu’ils soient bons ou mauvais, ce n’est pas le fond du problème. Ces tripes dont je méfie tant. Dont je me méfiais tant. Ma sensibilité. Cet atout majeur dont j’avais fait un ennemi à force d’avoir été matraquée, à force d’entendre : « Tu ne survivras pas si tu ne l’étouffes pas ».

 

C’est le contraire qui s’est produit. J’ai étranglé, garrotté, asphyxié ma sensiblerie comme ils disaient. Mais c’est moi qui ne respire plus à présent. Quelque part, j’ai essayé de me tuer. Et j’étais bien partie. Sauf que j’ai voulu aller trop loin et faire mon numéro à la télé. Tout ce que j’ai obtenu, et j’en suis très heureuse, c’est de m’avouer ma tentative de suicide psychologique. Oui, le documentaire m’a fragilisé, c’est certain. Mais pour mon bien. Et je suis infiniment reconnaissante au hasard (Bien que j’ai une autre analyse là-dessus, mais je ne veux pas m’égarer) de m’avoir conduite dans les bras de ce projet. Il a permis une belle remise en question. M’a bouleversée. Regarde-toi, Nathalie, toi qui t’évites dans le miroir quand tu n’es pas à la hauteur de tes espérances. Toi qui contraries tes propres sentiments, tes propres émotions. Réconcilies-toi avec ton pire ennemi…Toi-même. Au final, ce sont les autres qui t’ont appris à te défier de toi-même. Mais tu as le choix aujourd’hui. Tu es vraiment en mesure de le faire.

 

Moi…Nathalie, Nat, Mélodie, Cholera, Belâm, Catnatt…et si ce prénom choisi par d’autres que moi, ce surnom employé par d’autres que moi, ce « mythe » désigné par un autre que moi, ces pseudos choisis par moi, de la maladie à l’âme, avaient une véritable signification, une véritable symbolique, dans leur chronologie…

 

Et en parlant de symbolique, je vais probablement changer de vie. Ça va prendre du temps. Rien de spectaculaire, pas comme avant où je me levais un matin et quittais sans me retourner, presque sans prévenir. Mon entourage avait à peine détourné le regard l’espace d’une seconde que je n’étais déjà plus là. Non. Cette fois-ci, ce sera dans la construction et non pas dans l’impulsivité. Pas dans la réactivité. J’ai envie de vivre avec mon amoureux. J’ai envie de partir de Paris, avoir un rythme plus lent. Pas tout de suite. Le temps de s’organiser. Un an. Un an et demi. Ma fille me réclame un délai, l’entrée en 6ème et je le lui donnerai.

 

Me remettre d’aplomb d’abord. Je suis en train de récupérer. Pleurer m’a fait du bien, moi qui me l’interdis trop souvent. Prendre mes distances avec le boulot. Laisser les voldemagiciens mener Voldemag à leur guise. N’être qu’une collaboratrice. ( Par contre, svp faites gaffe, c’est moi qui suis encore responsable, lol !). Ne plus être autant disponible. M’aimer, un peu, beaucoup, passionnément. Même quand je suis une loque ! Me donner du temps. Du temps pour moi toute seule. Envisager mon futur déménagement. Prendre la température d’une région. Professionnellement. Redescendre dans le sud, car je suis une fille de là-bas avant tout. Bref, me lancer doucement dans une nouvelle vie et un moi plein, entier.

 

Quand Michèle me dit en riant qu’elle reviendra me voir dans dix ans, j’ai envie de sourire gaiement. Ce documentaire, même s’il me laisse un peu à terre, c’est un cadeau. Car quoique je fasse, quoi qu’il arrive, je pourrais toujours allumer ma platine dvd, et me regarder vivre. Nous regarder vivre. Je ne me soupçonnerais pas de rêver ou d’inventer. C’est là, tangible. Et il ne restera que des bons souvenirs.J’entame d’ici un an un nouveau cycle de sept années. Je commence à construire aujourd’hui. Ce texte est la pierre fondatrice. La crise ne me fait pas peur. Je serai peut-être un « hobo », ces chômeurs de la crise de 29 qui erraient d’un état à un autre, aux Etats-Unis, à la recherche d’un boulot éphémère. Peu importe…J’arriverai peut-être dans une contrée hostile, où tout sera à faire, et j’en repartirai peut-être. Mais je tenterai ma chance comme Charlie Winston. Je montrerai ce dont je suis capable ! Comme dit Sand, très souvent, nous sommes, je suis une artiste, une artiste contemporaine. Artiste de la vie, effectuant son numéro qui change au gré des saisons et du temps qui passe, équilibriste manquant de chuter à chaque fois, se rétablissant par la grâce des sentiments.

 

Ce billet est dédié à Michèle, réalisatrice sensible, têtue et attentionnée, Antoine, gentleman farmer sans veste et avec estomac, Olivier, Monsieur Nesquik, réservé et soudain illuminé, Guillaume, Jean-Louis Trintignant méticuleux et élégant, et Jean-Luc, juste croisé, débrouillard et chaleureux.


Merci à tous, pour votre regard bienveillant, indulgent et éclairant…Ce fut un don du ciel…

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