La valse crépusculaire

 

 

 

Et si c’était ça, le propre du compositeur de musiques de film ? Une forme de peinture auditive en filigrane d’une œuvre visuelle ? Alors, toute sa vie, Miklos Rosza a peint. De l’excessivement figuratif pour Ben Hur, Jules César ou Quo Vadis.

 

 

Spellbound. Alfred Hitchcock. 1945. Musique de Miklos Rosza. Ce film lui permit d’emporter son premier oscar pour la meilleure musique de film. Les décors sont de Dali, peintre surréaliste que l’on ne présente plus. Si Dali peint au sens premier du terme, Miklos Rozsa peint de quelques notes une ambiance angoissante en réponse à la schizophrénie du héros du film.

 

Et si c’était ça, le propre du compositeur de musiques de film ? Une forme de peinture auditive en filigrane d’une œuvre visuelle ? Alors, toute sa vie, Miklos Rosza a peint. De l’excessivement figuratif pour Ben Hur, Jules César ou Quo Vadis. Du cubisme pour Spellbound ou The Lost Weekend de Billy Wilder. Tout en clair-obscur, comme un Rembrandt pour La vie privée de Sherlock Homes ou The Killers. Inspiré avec La vie passionnée de Vincent Van Gogh de Vincente Minelli ?

 

 

 

 

C’était un soir, tard dans la nuit, peut-être deux ou trois heures du matin. J’étais dans l’appartement que j’occupe aujourd’hui. Vide. Seulement l’essentiel. Un matelas. Une chaîne hifi. L’acoustique était d’autant bizarre. Tout résonnait. Tout prenait une dimension quasi spectrale. Tout n’était qu’angoisse. J’étais fantomatique. Et il y eut ces quelques notes de piano.

 

J’étais seule, et, tout en errant sans aucun but, une musique se mit à remplir tout l’espace. C’est fou, quand on y pense, à quel point un morceau peut mettre en scène un instant. Mes gestes se sont mis à être cinématographiques. Une habitude chez moi, quand ça ne va pas très bien, manière de mettre à distance la réalité, de basculer dans quelque chose qui ne serait pas la vie, ma vie et que cela devienne un moment de cinéma. J’avais viscéralement besoin de ça.

 

De l’âge de 7 ans à l’âge de 19 ans, j’ai voulu devenir metteur en scène. Ce mot-là et pas un autre. J’aspirais à un monde où la vie serait plus jolie. Plus harmonieuse. Plus esthétique. Et cette aspiration s’est inscrite dans une manière de gérer le bouleversement.

 

 

Ce soir-là, j’écoutais le cd de Radio Nova sur les musiques de films. Elles ont toutes défilées sans retenir mon attention. Je crois que c’est la simplicité de ces quelques notes de piano qui m’a interpellée. Le rythme très calme, les intentions à peine effleurées qui m’ont attrapée en plein vol. Ou rattrapée en pleine chute. La valse crépusculaire de Miklos Rosza.

 

Je m’accroupis pour attraper une cigarette. Les gestes sont juste légèrement plus lents. Ma main qui se penche. Une flamme. J’aspire une longue bouffée. Une certaine façon de fumer plus élégante. Rien ne peut être glauque quand la grâce est là. Je ne suis plus une jeune femme en perdition, je suis une héroïne de film intimiste. Miklos joue du piano, je joue à être moi. Et si je ne suis plus moi, la réalité s’évapore. Se mouvoir en fonction de la musique, marquer des temps d’arrêt que l’on ne prend pas le temps de vivre en temps normal. Comme une chorégraphie très quotidienne. Un plan sur une photo. Mon ombre dessinée sur le mur, gracile. Regarder par la fenêtre comme un avenir en étant pleinement conscient du mouvement que l’on accomplit. S’accorder 3mn46 d’hors du temps. Devenir spectatrice. Se mettre en scène le temps de respirer là où c’est devenu irrespirable.

 

C’est cela qui est magnifique lorsqu’on est compositeur de musique de films. Mettre en scène, esquisser, en notes, les émotions, les sentiments, les débordements d’êtres venus d’une histoire déjà écrite. Quand le cinéma était muet, la musique était déjà présente. C’était elle qui donnait l’impulsion supplémentaire aux mimiques appuyées des comédiens. Miklos Rozsa composait déjà en 1918. Il connut cette époque-là. La musique était essentielle. Elle changea au fur et à mesure des années, accompagnatrice sirupeuse, exacerbée, pointue, branchée de tous les films. Elle était sans paroles. Elle devint bavarde.

 

J’aime me filmer avec ma caméra intérieure sous fond de bande originale. Sans paroles. Pour plus d’imagination. Je me raconte l’histoire que je souhaite, au gré de mes humeurs. Je peux être une femme excessivement silencieuse. Trop silencieuse. Parce qu’au final les choses les plus essentielles se disent sans mots. J’étais malheureuse ce soir-là. Il n’y avait rien à dire. La valse crépusculaire exprimait l’essence de mes émotions.

 

Miklos Rosza, compose cette musique pour le film Providence d’Alain Resnais. « Le film décrit le processus de la création littéraire. Une partie de l’histoire se déroule dans l’imagination de Clive Langham, un écrivain célèbre qui sait qu’il va mourir et qui, la veille de son soixante-dix-huitième anniversaire, élabore sa dernière oeuvre. Mais croyant peindre les autres, il s’est peint lui-même, mettant à jour certains aspects cachés de sa personnalité. » (Source Cinemovies).

 

Se peindre soi-même. Sans connaître le sujet du film, c’était exactement ce que j’étais en train de faire ce soir-là. J’imagine que Miklos Rosza, récompensé par trois oscars et un césar, aussi. La peinture des accords. La peinture des âmes. Comme deux frères de rêves, le temps d’un morceau.

 

 

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