La providence ponctuelle

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Perdue, tu es dirait Yoda.
 
J’ai la sensation de me prendre des tombereaux de merde sur la tronche et de ne rien pouvoir faire. De l’anecdotique à l’important, du facteur en mode j-en-fais-le-moins-possible au ton glacial du prof principal de ma fille quand je lui explique notre situation. Aucune aide ne me sera accordée vraisemblablement et pour avoir déjà croisé la juge qui s’occupe de mon dossier, je ne pourrais espérer aucune empathie de ce côté là non plus. Un jugement juste éventuellement, mais de l’empathie, ça, c’est pas au menu.
 
Or j’ai désespérément besoin d’empathie. J’ai peur. J’ai tellement peur que je me suis retrouvée à accabler cette pauvre Zoé, à lui dire ces mots terribles « C’est terrifiant ». Pour la première fois, depuis très longtemps, j’étais terrifiée par la vie.
 
J’ai quitté le boulot plus tôt à bout de nerfs, suspendu mon billet d’hier soir que je suis dans l’incapacité de gérer (je ne comprends même pas ce qui m’a pris d’ailleurs) et j’ai marché vers le métro.
 
Je marchais et pour la première fois depuis très longtemps, j’ai souhaité un sauveur. En fait, je n’ai jamais espéré de sauveur jusqu’à présent, j’ai toujours espéré ma mère. Dès que ma vie partait en cacahuètes, c’était elle que j’appelais en silence ou en larmes. Un jour, ça a cessé et je n’ai espéré plus personne.
 
Je marchais et je me disais que je donnerais n’importe quoi pour qu’un mec débarque et prenne tout en main ; quelqu’un en qui j’aurais une absolue confiance, qui me dirait « allez pose-toi, je m’occupe de tout ».
 
Je marchais et je priais le monde.
 
Sauf que je ne crois pas au sauveur ; je ne crois pas au type providentiel. Je crois en moi, mon indépendance, ma liberté, une vérité, ma vérité comme dit Michèle et je sais que ça a un prix monstrueux. Tu payes, tu n’en finis jamais de payer pour ça. J’en suis réduite à demander un truc auquel je ne crois pas car je sais, je sais du plus profond de mon être qu’on nait seul, on vit seul et on crève seul. Le reste se borne à passer d’estrade en estrade à faire danser tant de malentendus et des kilomètres de vie en rose* ; la nuit on ment sûrement, le jour je ne me raconte pas d’histoires.
 
Je marchais et j’avais un peu envie de pleurer.
 
Et je suis rentrée dans le métro. J’étais chargée, tant pis je m’assois quand même sur une banquette, j’encombre, je m’en fous. À la station d’après, un type d’une soixantaine d’années monte et tente tant bien que mal de rejoindre la banquette. Il est imposant, il prend beaucoup de place et il bataille ferme pour passer contre mon énorme sac. Il s’assoit et il engage la conversation avec moi, quatre nanas l’entourent, mais non c’est sur moi que ça tombe, sinon ça serait pas marrant. Je suis en mode Duras, Jauffret, Cioran, j’ai de grandes tirades philosophiques dans la tête, le mec me drague format grosses têtes sous les regards goguenards des autres femmes assises sur les banquettes. Je vois bien qu’elles se marrent moitié ricanement-moitié soulagement en se disant que ouf, c’est moi qui ai hérité du boulet de service. Dans ce cas-là, c’est chacun sa merde.
 
-« Intel ?
-Heu oui, c’est pas pour moi, c’est un ordi pour ma belle-mère.
-J’espère que vous avez pas de chat, sinon il va manger la souris ! » Et il part dans un grand éclat de rire sonore.
 
Ha… C’est donc ça qui m’attend pendant dix extrêmement longues minutes…
 
Il m’arrache un sourire, Cioran est consterné, dégoûté par toute cette jovialité, il sort de mon cerveau. Si en plus, on ne peut plus déprimer peinard ! C’est tellement saugrenu, il n’y a qu’à me regarder pour savoir que Philippe Bouvard n’est pas sur ma table de chevet et ce type pas fait pour moi ne se démonte pas. Il continue de me parler, je réponds par monosyllabes.
 
-« Je suis en cure d’amaigrissement. La semaine prochaine si je vous croise, je passerai tranquille avec vos paquets.
Je me demande ce que j’ai fait pour que ça me tombe dessus. J’essaie d’être sympa quand même, j’engage la conversation. Et puis…
 
-Quel bonheur ! Et il me sourit en disant ça, un grand sourire réjoui qui respire la bienveillance et la joie de vivre. Quel bonheur d’être en vie ! »
 
Je regarde cet homme : il est la providence ponctuelle. Je ne sais pas s’il a dit ça en mode automatique, comme une phrase de séduction qui a passé de goût tant il l’a mâchée ou s’il était vraiment heureux d’être en vie parce qu’il avait eu peur de ne plus l’être. Ou parce qu’il était heureux à cet instant, heureux comme une bénédiction, si heureux qu’il partage. Je lui adresse un sourire, un grand sourire chaleureux et sincère. Il a raison.
 
Je ne crois pas aux coïncidences, je ne crois pas au hasard, rien n’arrive jamais de cette façon là pour moi. Mon système de croyances me dit que c’est le bon Dieu, le destin, l’univers, l’énergie, appelez-ça comme vous voulez, oui ce sont eux tous qui, l’espace d’un instant, me prennent dans leurs bras immenses et me murmurent que tout ira bien, que la vie l’emportera toujours. Je n’ai plus peur.
 
Aujourd’hui, j’ai marché et j’ai espéré un sauveur ; il n’y a pas eu de sauveur, un plan Bonnie Tyler, un héros volant à mon secours, cape et collant, juste un homme d’une soixantaine d’années, dragueur lourdingue, un peu simple et énormément gentil, pataud et maladroit qui, le temps de quelques stations de métro, lieu de tous les visages fermés, m’a redonnée l’impulsion, redonnée foi en la vie.
 
Les sauveurs n’existent pas, mais si tu es attentif, juste au moment où tu t’effondres, il y aura probablement un parfait inconnu qui te tendra une toute petite perche pour t’empêcher de te noyer dans l’angoisse et la tristesse. Fais-y attention, c’est la vie qui te parle. Chaque être humain que tu croises est une providence ponctuelle, potentielle, le tout c’est de ne pas le louper.
 

 
* « La nuit je mens » de Bashung (évidemment)

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