Be kind, take the fall (Scarlett)

Base jumping in West Virginia. (Source: Mapes on reddit | http://extremist49.tumblr.com)
Base jumping in West Virginia.
(Source: Mapes on reddit | http://extremist49.tumblr.com)

Je venais de passer la semaine avec l’Allemand, du coup je pensais à moitié en anglais. J’ai eu celle que je considère comme ma belle-mère et elle m’a annoncé qu’elle déménageait. Mon père le savait depuis le mois d’août, il n’avait rien dit. Et c’est à ce moment-là que je me suis dit, comme un leitmotiv : « everything is falling apart » et j’ai passé la matinée avec ça en boucle.

J’ai réalisé que j’avais beau faire, tenter de limiter la casse, toute ma vie se pète la gueule. C’est comme ça. Tout ce qui a été mon quotidien pendant des années se désagrège. Pas de grands drames, personne n’est mort, personne n’est malade, non, c’est une fissure qui en entraîne une autre, mais rien ne se casse, tout se délite. Ça fait deux ans que ça dure, des petites épreuves, de l’agression à l’ami imaginaire, en passant par le retour du père prodigue, le deuil du rêve éveillé, l’alcoolique, l’invasion, la déception, porter à bout de bras sans reconnaissance, l’impression usante de marcher sur des oeufs avec elle, et puis la rupture en silence, les difficultés avec les enfants qui grandissent, la perte de la fille prodigue, mon père qui vieillit, la famille que l’on avait construite qui part, plaie d’argent évidemment, l’appart qui ressemble à tout ça, une procédure qui n’aboutit pas.

Be kind, take the fall.

La vérité, c’est que je flirte avec le burn-out depuis deux ans. Je flirte parce que mon système, mon système à moi, c’est lorsque ça se désagrège de la sorte, je m’en vais. Je déménage, je change de vie, je laisse les encombrants derrière moi, je vais respirer ailleurs. Et là, je ne peux pas. Je fais de longs billets pour expliquer les problèmes et théoriser les solutions, mais rien n’y fait, je lâche prise momentanément et je tente maladroitement de rattraper ce qui reste. Tout m’échappe pourtant, je serre les dents et je ne craque pas. J’encaisse, je suis mère célibataire depuis si longtemps, si peu réalise ce que ça représente, cette course de fond, cette endurance qu’il faut aller puiser au fond de soi, pas le choix, j’établis une stratégie d’évitement, frôler le burn-out, tout faire pour ne pas exploser, sinon ma cité, ma propre cité va craquer.

J’en appelle à Scarlett. J’en appelle à « j’y penserai demain ». Alors, je me transforme en petit troufion de la vie, je vis chichement. Aucune prise de risque, je ne dis plus rien. Je ne pleure même plus. Je n’attends même pas. Je suis routine, sourdine, discipline. Je me couche à 22 heures, je me lève à 6h30, j’accomplis chaque chose qu’il y a à faire, le minimum, pas de grands mouvements, pas d’agitation, pas de claquage de porte, j’entretiens l’illusion sur les réseaux sociaux, nous allons tous tellement bien n’est-ce pas, je ne vais même pas mal, je fais, je suis un troufion.

Be kind, take the fall.

Je lis « La gaieté » de Justine Levy et je me reconnais en elle et je comprends le choix. Je l’ai fait il y a des années, à la mort de ma mère :

-« C’est quand je suis tombée enceinte que j’ai décidé d’arrêter d’être triste, définitivement, et par tous les moyens (…) Mais je sais bien reconnaître, moi, les premiers signes de l’effondrement : cette sensation bizarre, comme si je tombais, mais à l’intérieur de moi (…) Et moi j’ai peur de mes désirs et je n’ai aucune ambition (…) je veux bien râler, mais surtout pas aller où bon me semble, j’aurais trop peur d’aller n’importe où et que tout recommence. (…) C’est drôle comme j’ai su, moi, très tôt, avant de savoir lire, écrire et compter, avant la séparation avec mes parents, avant Kuala Lumpur, que c’est la gaieté qui allait tout sauver. (…) C’est si bizarre un vide qui pèse si lourd ».

Et

-« J’ai pas toujours été comme ça, mais ça devient de pire en pire, je ne veux plus que de la routine, j’aime quand il ne m’arrive rien, absolument et délicieusement rien ».

J’ai voulu que rien ne m’arrive, parce que trop c’est trop et que ma vie était devenue indigeste, inracontable, je me suis même dit récemment qu’il fallait que je retourne chez un psy pour déposer à ses pieds, dans ses mains, la totalité de ce que je raconte aux autres par morceaux. Pour que quelqu’un réalise à ma place qu’il y a quelque chose en moi si ancré que chaque mouvement est une mise en danger et que je ne veux plus tomber et me relever. Que peut-être quelque chose s’est brisé et que je ne l’ai même pas senti. Le chat est fatigué, il ne veut plus retomber sur ses pattes, il veut rester suspendu.

Et les autres qui attendent Nat, personne ne s’inquiète vraiment pour moi et c’est moi qui l’ai voulu, une version prétentieuse de moi-même, la légende de celle qui tient bon, la force et la tenacité, c’est moi sans être moi ; nous sommes deux dans une seule vie, quelque chose comme Nat, concentration de toute la résilience et Nathalie juste à côté, les os en verre, toujours prête à être brisée. Nous sommes tous ainsi, nous, les enfants de l’angoisse et de la violence, nous sommes bien tous ainsi, n’est-ce pas ? De toute manière l’inquiétude des autres est encombrante, personne ne m’y a finalement habituée, je ne sais qu’en faire, surtout ils ne savent pas quoi en faire, je le vois bien, ils sont déstabilisés, il ne faut pas que ça dure. Pourtant j’aimerais parfois la ressentir pour aussitôt m’en débarrasser : c’est trop lourd, injonction à aller mieux, rendre des comptes, c’est pesant l’inquiétude des autres, j’ai déjà la mienne à porter.

Be kind, take the fall.

Sur deux sujets particulièrement, j’ai la sensation diffuse de micro maltraitances et de sessions de rattrapage, »des coups de latte, un baiser » mais il n’y aura pas de petites révoltes, je sais, je sens que si je bouge ne serait-ce qu’un peu, je vais déclencher une catastrophe. Je renifle les particules du cataclysme qui s’annonce. Parfois je l’espère, un bon vieux drame qui balaierait tout sur son passage, mais je n’ai plus les moyens. Je suis un roseau qui a mal au dos à force de plier, pas le choix, à force je vais m’assouplir comme avec ces exercices de yoga que je pratique comme si j’étais en religion. Et je sais, je sais à présent qu’il n’y a pas d’autres alternatives, je dois accompagner cette chute. Gentiment sans faire d’histoires.

Be kind, take the fall.

Peut-être qu’on en arrive tous là, à un moment donné ou à un autre. Notre vie se stabilise, on croit que ça yé on y est, on a été plus malins que les autres, on a trouvé LE truc pour que ça marche, mais c’est juste une illusion. Ça ne dure jamais, on finit tous au bord de la falaise un jour ou l’autre, la vie murmurant :

Be kind, take the fall.

Tu négocies le temps qu’il te faut, tu tempêtes même, t’essayes de reculer, tu rigoles nerveusement, tu mets tes mains devant tes yeux pour ne pas voir, mais quoi que tu fasses, tu finiras par t’incliner, quel que soit ta soi disant réussite ou ton apparent échec, la vérité, c’est que nous ne sommes que des troufions soumis à des forces qui nous dépassent. Même le monde, nos sociétés, nos gouvernements nous chuchotent ce leitmotiv, nous serions des enfants gâtés qui réclament trop après avoir clamé pendant des dizaines d’années que nous avions droit à tout, mais c’est fini, la fête est terminée, soyez raisonnables, encaissez les coups de butoir, vous n’êtes rien ou si peu…

Be kind, take the fall.

Tenir.

Troufion dans une plaine balayée par des courants d’air, je me tiens là.

Troufion grimpant la montagne sous le vent, je me tiens là.

Troufion au bord de la falaise, un pied dans le vide, je me tiens là.

Troufion au bord de la chute, je me tiens là.

Be kind, take the fall.

Lâcher le bord.

D’accord.

* Be kind, take the fall. vient du morceau « Inherent in the fibre » de Darkstar. C’est mon morceau du moment.

4 commentaires sur “Be kind, take the fall (Scarlett)

  1. Je suis comme nombre sans doute, une lectrice qui lit jusqu’ici sans laisser de trace, cette note-ci cependant exige son empreinte. Il y a dans l’écriture un chemin, une route, qui donnent un sens à ce qui le perd, ou n’en n’a jamais eu. Il y a dans la persévérance à (d’)écrire, et bien, une logique qui s’incarne et un courage qui force le respect. A défaut de consoler, panser, ou apporter une réelle joie, il y a pour le lecteur dans ce qui est donné à lire, une esquisse d’espoir, tant qu’il y a des mots il y a de la vie. Continuez. Et merci.

    1. Chère Cee

      Je ne sais absolument pas qui vous êtes, mais je dois bien avouer que votre commentaire est un de ceux depuis que j’écris que je préfère. Qui m’ont le plus touchée.

      C’est simple, il y en a eu deux, vous et Sister Ann.

      Merci infiniment, non mais vraiment, pour avoir pris la peine d’avoir lu, apparemment depuis longtemps et pour avoir pris la peine de laisser ces quelques mots qui vont m’accompagner longtemps.

      Be blessed…

  2. Je n’ai comme essentiel mérite que celui d’avoir été moi-même sauvée par l’écriture, avoir eu la chance de pouvoir la partager, ça n’est pas une question de nombre, c’est l’affaire de savoir l’âme et les tripes lues, sachant quel courage il faut pour les mettre à nu.
    Les méandres, les haut les bas, les bouffées d’air et les chapes de métal, sont autant de chansons qui rythment les aléas, colorent les montagnes russes.
    A compliment compliment et demi, touchée aussi.
    Respirez encore ( c’est la bonne marche à suivre ;-))…

    1. Écrire m’aide à respirer précisément.

      J’en reviens toujours à Romain Gary « Je ne peux pas ne pas écrire. C’est un besoin organique. Si je n’écris pas, je suis malade. C’est pour moi un processus d’élimination ».

      À très vite 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.