No California

Access to Niguel Beach Park along the ocean in Orange County, through an area that was scheduled for development, May 1975
Access to Niguel Beach Park along the ocean in Orange County, through an area that was scheduled for development, May 1975

T’as 50 ans, tu te lèves à 5h30, ton diffuseur d’huiles essentielles réglé comme le reste, un jus de citron bio pressé-gingembre-gelée royale à jeun comme il se doit, un fruit et un thé bio ; évidemment. T’attrapes ta boîte de vitamines et tu files faire ton yoga, morning routine de winner, t’es au taquet, mais tout en sérénité, le chien tête en bas parfait et la tenue yoga design lab. T’as le mouvement souple, pas comme ton père et le geste élégant, pas comme ta mère, tu veux surtout pas vieillir comme eux, un guerrier et un cobra. Tu cherches le sens, tu veux cocher toutes les cases de ce putain d’épanouissement personnel, Huttita Hasta Padangusthana, tu peux pas t’empêcher de faire le mariole, exécuter cette posture devant autrui te fait kiffer. Tu prends un air modeste, on a dit souple et élégant, le bouquin des quatre accords toltèques dans tes toilettes, t’apprends comme un dingue à te contenir, la discipline, rien ne vaut ça quand on se hait.

Tu files prendre une douche italienne, le soin que tu te portes, ton corps est un temple évidemment et tu t’enroules dans une serviette chaude. Tu lèves ta main doucement, de tes doigts tu essuies la buée dissipant le trouble et soudain tu te fais face. Tu n’en reviens pas du malentendu, c’est toi dans la glace, c’est toi et tes cinquante ans, c’est toi et tes dizaines de rides comme autant de rites de passage, c’est toi cet étranger ; c’est toi cet homme. Les larmes te montent aux yeux, ça craque, ce combat perdu d’avance et ses ridules d’usure, plus tu te scrutes, plus tu deviens impitoyable, tu t’hypnotises de jugements et tu envisages les opérations ; les larmes coulent et à chacune une pierre d’un plan quinquennal de la jouvence : une sortie de secours, un raccourci pour éviter l’inévitable. Google Home te sort de là, c’est l’heure de ta méditation, petit bambou, tu recules et sans te lâcher du regard, tu t’empares de tes patchs hyaluroniques, bio évidemment, toltèque à nouveau et tu les appliques sur tes yeux dans un geste souple et élégant. Un moment d’égarement ; la nostalgie et no California.

T’as 50 ans, tu marches d’un pas décidé dans le couloir de ton entreprise, ton tailleur impeccable et les chaussures de grande marque, tu étends ton sourire carnassier au monde entier, tu pourrais tout bouffer sur ton passage, tu ne lâches rien et le champ de bataille de ton ascension est ton horizon. Ta poignée de main est d’acier pour achever tout potentiel malentendu, ne vous fiez pas aux apparences, je suis métal. Tu pénètres la salle de réunion et ils te regardent tous, pétrifiés, tu es une arme de guerre, mais tu ne te fais aucune illusion, ils guettent. T’as l’impression que chaque erreur se paye cash, tu analyses tout, l’énergie que ça te coûte de rester en pouvoir, le rouge à lèvres comme une armure . Tu es une femme dans un milieu d’hommes et tu peux pas les saquer.

Tu t’enfonces dans ton fauteuil et tu te mets en pilote automatique, tu les écoutes déblatérer des faits et des informations que tu connais déjà, tu es brillante. Rien sur ton visage ne laisse transparaitre l’ennui dans lequel tu te noies, tu n’arrives plus à te rappeler pourquoi tu as fait tout ça, pourquoi ça te dévorait tant à vingt ans, pourquoi c’était si important cette ambition féroce et abyssale, se frayer un chemin brutal et définitif pour occuper ce putain de fauteuil. Tu te sens mourir à l’intérieur petit à petit, parfois la panique te gagne quand tu as le malheur de prononcer le mot pourquoi, mais la plupart du temps tu te désintègres. T’as envie de te foutre en l’air et tu regardes obstinément la fenêtre du vingt-troisième étage, cette sortie de secours, un raccourci, tu t’hypnotises de vide et tu envisages toutes les techniques, tes yeux s’embuent et ta réunion disparait dans un brouillard. T’as envie de te foutre en l’air, de te lever et de courir et de sauter à travers la fenêtre, un saut de l’ange, enfin le silence. Une seconde ? Le temps s’arrête et cette idée obsédante. Cinq secondes ? Tu entrevois le stagiaire qui t’observe, il sait tes quelques instants d’errance. Dix secondes ? Ils ont réapparu, tu attrapes le premier mot clé venu tout en dévisageant ton adversaire, tu vois clair et même si ça te coûte chaque jour un peu plus, même si t’en crèves chaque jour un peu plus, tu ne lui lâcheras rien à cet enfoiré. Tu foudroies le stagiaire, il a déjà oublié ton désarroi, personne ne le croirait de toute manière, tes yeux sont nets et tu sèmes la terreur à nouveau. Un moment d’égarement ; la détresse et no California.

T’as 50 ans, tu embrasses tes enfants, une maison en couleurs, ça a le goût et l’odeur du bonheur, tu attrapes ton café et tu files au jardin. Une vie simple et de bon goût, la bourgeoisie de province est un art de vivre, un joli mariage et quinze années de partage. Tu passes ta tondeuse tous les dimanches, ta fille aime se réveiller avec l’odeur de l’herbe coupée, tu lui tisses jour après jour les fils d’une adolescence heureuse, tu fais tout bien de toute manière, la politesse chevillée au corps et au coeur. Tu poses ton café sur la terrasse, tu mets tes écouteurs et tu pars courir au parc, même ta foulée est polie et souriante, tu enchaînes les mètres au son de ta playlist spécial sport, tu penses à ton anniversaire de mariage, tu cherches sur internet, des noces de cristal, tu pourrais presque en rire. Mauvaise manip, « No California » se déploie, pourtant tu t’es fait la promesse de ne plus écouter de musique triste.

Tu cours et tu penses à ton anniversaire de mariage, il te faut trouver un cadeau à la hauteur, le bon cadeau, simple et chic, pas tape à l’oeil, quelque chose d’aussi calme que ton union, ce putain de calme plat. Tu cours à petite foulées, tu cours comme tu vis, à l’économie, t’as bien appris ta leçon, pas de vagues, d’aussi loin que tu te souviennes tu voulais être à l’abri, tu t’es tellement bien démerdé que tu as construit toi-même un bunker invisible dans lequel tu tournes en rond, tu le hais ce tout petit calme bien tranquille. Tu cours, tu accélères, l’idée te vient de continuer ainsi jusqu’à quitter la ville, la baraque et le jardin, les tiens, disparaitre sans laisser de trace, sans excuses et sans explications, le cristal brisé et tu cours et tu t’écroules les deux genoux à terre, tu sanglotes sur un chemin goudronné. Ça fait dix ans que tu n’aimes plus ta femme, t’as pas compris, tu te demandes même parfois si tu l’as jamais aimée, est-ce que tu es même capable d’aimer qui que ce soit d’ailleurs, t’as appris par coeur les bons gestes et les bons mots, t’as l’amour bien élevé, ton cardiogramme à plat comme si toute pulsion de vie avait disparu. Tu chiales et tu regardes l’horizon en priant comme un athée qu’une sortie de secours t’avale et te recrache ailleurs, un raccourci, tu étouffes et tu t’hypnotises de sauve qui peut et tu envisages toutes les solutions. Fuir, tu cherches en toi le souffle et la foi, fuir, la haine ça doit être suffisant pour partir, fuir, il doit bien y avoir une impulsion quelque part, fuir et tu entends ton prénom au loin. Tu te retournes, c’est le voisin et sa femme. L’espace d’une seconde, tu envisages de partir en courant et en hurlant, mais le carcan de ta politesse s’enroule autour de toi, efface les larmes et tu te relèves, force de l’habitude. Mais Pierre tu es formidable, tu fais du sport toi et comment ça va, t’as pas l’air bien, non je me suis fait mal, mais rien de grave et vous comment ça va, oh rien de neuf, on amène quelque chose pour votre anniversaire de mariage, mais non, vous êtes les bienvenus, il va faire beau ce week-end et allez on te retient pas, Pierre. Tu leur adresses un grand signe de la main et le sourire qui va avec, affable, à samedi, toujours affable Pierre, ta personnalité désintégrée sous la polissure et tu trottes comme si de rien n’était, ta playlist sport et le calme à nouveau en route. Un moment d’égarement ; la solitude et No California.

À tous ces moments où nos incohérences nous rattrapent, ces quelques secondes où l’on chavire, ce que l’on ne dit à personne de peur de troubler l’eau tranquille et la puissance de l’habitude.

Ce texte est vraiment basé sur « No California » de Limousine (nouvel album « l’Été suivant »). La petite cadence et l’envolée nostalgique l’ont complètement rythmé. C’est peut-être la première fois que j’écris en partant de la musique et non pas d’un sujet. N’y cherchez personne et surtout pas moi. Ce morceau me parlait du quotidien qui s’impose et les rares moments où ça craque. Veiller à vieillir en paix avec nous-mêmes.

8 commentaires sur “No California

  1. Très beau texte, bravo !
    On parlait de presque ça en fait, en rentrant de concert avec mon chéri. De cet âge qui est le nôtre. Est-il le responsable de toute cette tristesse ? Des pertes d’envie ? On ne soupçonne pas combien la vie peut être dure quand on est jeune. Alors qu’à mesure des années, on s’est retrouvé confronté, directement ou indirectement, à tant et tant de choses parfois tellement, tellement difficiles.
    La vie est et reste belle aussi, pourtant. Et si on ne peut rien faire pour l’âge, il faut continuer à ne pas le perdre de vue.
    La musique, c’est ma chance. Je me gonfle de bonheur à chaque concert, il n’est pas rare que mon sourire, coincé sur mon visage, me fasse mal à la mâchoire. Aujourd’hui est l’un de ces lendemains. C’est mon bonheur à moi mais il y en a tant d’autres, pour chacun d’entre nous. On ne peut pas se battre contre le temps. Mais on peut certainement se laisser aller au bonheur. J’en suis persuadée.

    Je t’embrasse. Tu nous écris un livre un jour ? Tu promets ?

    1. Oh le joli commentaire Isa ! Je ne suis pas sûre de pouvoir écrire un livre un jour. Mais l’envie est là ! Des bises !

  2. Première fois très réussie… et vraiment merci pour la découverte de ce morceau qui ne me quitte plus depuis 10jours !!
    Toujours un plaisir de lire tes écrits, chaque nouvel article est un petit rendez-vous auquel je ne déroge jamais 🙂
    Des bises,
    Audrey

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