L’insoutenable désinvolture des êtres

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À vingt ans, la désinvolture me fascinait, elle me semblait un attribut de l’innocence. Je croyais que c’était un cadeau de l’enfance et j’enviais ceux et celles qui parcouraient le monde avec cet avantage certain. Quelque chose avait réussi à survivre au passage à l’âge adulte, comme un petit miracle.
 
La désinvolture était belle et gracieuse, obscure et floue : tu pouvais remplir cette hotte avec toutes les intentions du monde, c’était Noël sans liste. Je n’étais plus légère depuis longtemps, j’étais derrière une vitre, la main posée et je regardais la valse éternelle des désinvoltes : c’était aérien, tout était doux, arachnéen, une main qui se pose délicatement sur l’épaule, une main si vite retirée ; le battement d’aile d’un papillon si vite passé que l’on se demande si on ne l’a pas rêvé.
 
La désinvolture est imbattable. Elle ne souffre ni colères ni remontrances, elle te regardera étonnée, elle puisera en elle les ressources de la sincérité et ne te comprendra jamais. Elle est la meilleure amie de l’ambiguïté, du clair-obscur, elle est une danseuse de tango qui te fera chavirer. Elle est brutale et caressante et de ce jeu, tu ne sortiras jamais vainqueur car la désinvolture est une carapace qui a l’apparence de la candeur, mais faite en réalité de titane, résistante à l’érosion des questions, résistante à la corrosion des explications.
 
Tu t’y briseras plusieurs fois, tu échoueras plus souvent qu’à ton tour sur ses rivages. Tu tenteras de la sauver tant de fois, tu la porteras plus souvent qu’à ton tour à bout de bras. Tu lui prêteras les plus belles intentions du monde, elle ne sera que du vide.
 
Tu adoreras jouer à ce jeu, tu adoreras être autre, tu adoreras croire que c’est toi qui mènes la partie ; tu adoreras courir après comme si cette quête allait finir par être récompensée, comme si par un énorme malentendu la vie allait te rendre l’insouciance pourtant enterrée.
 
Et puis un jour, tu ne supporteras plus la désinvolture. Tu ne supporteras plus ces allers-retours imprévisibles, l’impression fugace d’être vaguement important pour l’instant d’après devenir invisible. Elle te semblera être la plus grande escroquerie de tous les temps. Elle ressemblera de plus en plus à de la manipulation sans malveillance, sans bienveillance, un hold-up sans arme et sans violence, gentlemen/women cambrioleurs, charmer le monde au creux de sa main.
 
Mes plus grandes parties de jeu ont été jouées avec la désinvolture et elle a toujours gagné. La plus longue a duré dix ans ; la plus grande ligne de crédit que j’ai jamais accordée à quelqu’un ; un découvert abyssal que j’ai comblé avec un acharnement déconcertant jusqu’à ce que je me retrouve à sec et en larmes. Ma capacité de déni.
 
Un jour, tu réalises que tu es Madame Muir, tu réalises que tu danses avec un fantôme. Tu commenceras à compter et tu resteras sidérée par le nombre de cadavres dans ton placard. Tu commenceras à réfléchir et à te dire que si tu danses avec des fantômes, c’est parce que tu coures encore après celui de ta mère ; parce que c’est l’amour de ta vie en fait. Tu te diras que danser avec la désinvolture et le vide qui l’accompagne ressemble aux mystères de celle qui t’a donnée la vie, ce que tu n’arrives pas déterminer chez elle. La désinvolture est la sœur jumelle des ambivalences de ta mère.
 
Été 1981 ou 82, peu importe. J’ai une dizaine d’années, des vacances sont programmées et ma sœur aînée décide brusquement de s’y greffer avec sa fille, la petite fille adorée de ma mère, celle avec qui j’ai vécu, que je considère comme ma sœur. Pas assez de place. Je m’avance timidement et je dis « j’ai qu’à pas venir, comme ça Steph vient ». Ce que répond exactement ma mère je ne m’en souviens plus, mais c’était de l’ordre du nonchalant « Ha oui, bonne idée, on a qu’à faire comme ça ». Ma sœur cadette reste estomaquée. Elle attrape ma mère en lui demandant si elle réalise vraiment ce qu’elle vient de faire : l‘insoutenable désinvolture de ma mère.
 
Il y a affiché dans ma cuisine depuis des années une citation d’André Gide : « pour moi, être aimé n’est rien, c’est être préféré que je désire : c’est très doux la préférence ».
 
Et c’est ce qui se joue avec la désinvolture : être préféré. Tu penses que si on t’attrape en plein vol, un café offert pour des larmes entrevues, des bras qui s’ouvrent, des regards soutenus, tu penses que la désinvolture te choisit. Elle te préfère. Et lorsque tu ouvres tes bras à ton tour, que tu demandes, la désinvolture te regarde encombrée et mal à l’aise. Tu viens de l’envahir et elle ne sait que faire de toi. Et toi tu aimerais disparaître à cause d’un moment d’égarement, tu te maudis d’avoir encore été berné par ce mirage, ce miroir aux alouettes.
 
Et comme l’ironie du sort accompagne le moindre de tes pas, tu regardes ton fils adoré et tu le vois prendre le chemin de ta pire ennemie. Tu sais que la partie se joue maintenant, qu’il est à la croisée des chemins, que sa façon de négocier avec le monde se joue dans le silence et l’apparente tranquillité. Tu sais qu’il a déjà trop de valises et qu’il est tenté de les planter là en se disant que s’il ferme les yeux assez fort, elles s’évanouiront dans le passé. Sa façon de refuser de grandir ; sa façon de refuser de parler ; sa façon de faire comme si tout allait bien ; sa façon de se construire une carapace qui a l’apparence de la candeur. Son début de désinvolture comme une réaction aux abandons successifs et le sentiment de solitude. Donner le tempo, être celui qui préfèrera, mener la partie.
 
Elle est mon hydre, ce que je ne sais vaincre. Je suis désemparée, je sais combattre plein de choses, mais elle, elle reste invaincue. En fait, face à elle, il faut déposer les armes immédiatement et partir. C’est l’autre qui décide d’abattre ses cartes, tu ne peux que subir. La désinvolture peut être synonyme de superficialité, mais chez la plupart de ceux que j’ai croisés, elle était probablement un système de défense. Je suis une grande perceuse de coffres-forts, mais je peux rester assise pendant des heures face à ce type-là, je ne peux rien ouvrir ; je reste incapable. La désinvolture est un rempart, tu ne sauras jamais vraiment quelle histoire se joue derrière, tu resteras à la porte les bras trop lourds d’impuissance.
 
Je vois mon fils construire son rempart, pour l’instant, j’ai encore de quoi le faire tomber, mais pour combien de temps ?
 
Faut-il que nous soyons peu de choses pour rejouer la même partie génération après génération, ce jeu de dupes où l’on se passe les rôles, les désirs, les défenses et les armes. Les désinvoltes sont ma faiblesse parce que je rejoue la scène, j’espère toujours le « mais qu’est-ce que tu racontes, il est hors de question que tu ne viennes pas avec moi » de cet été-là. J’espère la cession de rattrapage. J’espère être préférée pendant que mon fils commence à jouer à celui qui sèmera le doute sur son passage, illusionniste, aérien, danseur de charme, arachnéen. Un désinvolte. Il n’est dupe de rien, il pressent peut-être que sa mère est une illusionniste elle aussi, qu’elle fait semblant de n’avoir besoin de personne parce qu’elle ne sera jamais préférée par l’amour de sa vie.
 
Il faut que je renonce à la préférence pour ne plus me laisser vaincre par la désinvolture. Névrose avouée, névrose à moitié réglée, non ?
 
On rebat les cartes et on redistribue le jeu. Un peu moins dupes. Peut-être que ça changera les choses.
 
 
MAJ du 19 juillet 2015. Un jeune homme m’a envoyé ce tweet : « C’est très juste, ce que tu as écrit sur la désinvolture. Ca m’a beaucoup fait réfléchir sur moi même. Merci 🙂 ». Et ça, c’est le plus gratifiant dans le fait de tenir un blog.

MAJ du 04 mai 2019 : la désinvolture de mon fils a été vaincue. Je suis infiniment fière qu’il ait abandonné cette arme redoutable et de pas l’avoir laissé parcourir le monde et les êtres ainsi.

 

2 commentaires sur “L’insoutenable désinvolture des êtres

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