La chute sera longue

Résumé des faits pour un billet vite fait :
 
« Grand Journal : Maïtena Biraben dérape en direct au sujet du Front national : La présentatrice du Grand Journal a répété à deux reprises que le FN tenait un “discours de vérité”. Des propos qui ont immédiatement fait réagir les téléspectateurs sur les réseaux sociaux. » ( Extrait des Inrocks )
 
La vidéo ci dessous (passage à 18mn)
 

 
Vous allez certainement me sortir plein d’exemples, mais pour ma part, c’est la première fois que j’entends une journaliste ou une présentatrice – on finit par se demander – au cours d’une émission, affirmer autant de choses de ce type-là sur le FN. Sans déconner, je n’ai jamais assisté à ça (la carte Zemmour ne compte pas, c’est un éditorialiste). Je reprends :
 
-Vous savez que ces propos, les propos de la vérité sont souvent tenus et incarnés par le Front national aujourd’hui.(…)
-C’est (le FN donc) le premier parti de France, Eric Dupont Moretti.
-Et pourtant les Français se reconnaissent dans ce discours de vérité qui est tenu par le Front national.

 
Il n’y a pas d’usage du conditionnel, elle affirme. C’est ahurissant parce que c’est factuellement faux. Le FN n’est pas le premier parti de France et il raconte des conneries la plupart du temps, ne serait-ce qu’en terme de statistiques.
 
Il y par ailleurs quelque chose que je ne comprends pas et ma copine Pascale s’interroge tout autant. C’est ce passage-là :
 
Capture d’écran 2015-09-24 à 21.46.44
 
Les deux séquences n’ont quasiment rien à voir l’une avec l’autre. Que je sache le Fn ne s’est jamais félicité des coups de pied au cul qu’on prend de Strasbourg ? Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. Pascale souligne l’absence de réaction de la part de l’invité. Philippe Gildas a évoqué : « J’ai eu une longue carrière de journaliste avant Canal+. Je savais gérer une équipe. Je faisais en sorte qu’on ne dise pas de connerie (…) Une connerie comme ça, je ne l’ai jamais faite (…) Elle peut apprendre (…) «  Je ne sais pas ce qu’il veut dire exactement étant donné que Maitena est à sa place. Qu’est-ce qu’elle peut apprendre ? À pas répéter bêtement ce que lui dit son oreillette ? ^^
 
Pour autant et en l’état actuel, il y a quelque chose de symptomatique dans ce qui n’est pas un dérapage, mais une volonté. La mort de Canal. Des propos pareils auraient été impensables ne serait-ce qu’il y a 6 mois. Et la mort d’un certain état d’esprit, pas l’esprit canal, non, celui des digues installées après 1968 : l’extrême-droite c’est mal, le racisme aussi. C’était simpliste et les fachos existaient, mais se cachaient plus ou moins ; lorsque j’étais enfant c’était impensable de s’affirmer d’extrême droite, on le disait à voix basse, ça se chuchotait. Si c’est bien la première fois qu’on assiste à autant de soumission au FN et que ça eut lieu sur Canal, c’est l’évènement le plus surréaliste de l’année ! Maitena Biraben n’est probablement pas une facho, mais lorsque l’on reprend l’intégralité de ses propos, il y a de quoi s’interroger : le FN n’est pas devenu seulement fréquentable, il est aussi admirable. Ça se pose là.
 
Surtout ça ouvre des perspectives ahurissantes. Ça a l’air d’un non évènement comme ça, mais ça en dit tellement long sur notre époque. Nous, les bobos, oui, cette catégorie sociale agaçante, qui a l’impression qu’elle maîtrise tout et qu’elle finit toujours pas gagner la partie, de gauche évidemment, qu’elle décide finalement, nous les bobos, nous sommes complètement dépassés ! Sur la réussite du FN, on pouvait toujours dire c’est l’autre, c’est pas moi ! Le FN grandissait en parallèle, poussé par des gens qu’on ne connaissait pas ; on se pinçait le nez, le FN restait anecdotique, exotique. Pour le coup, ce soir, le FN c’est nous. Parce que Maitena Biraben de part son parcours, sa façon d’être, c’est nous. Parce que Canal, c’était nous. Je crois que c’est ça qui nous a tous laissé estomaqués ce soir. On va finir retranchés chez Arte, mais le constat sera terrible, c’est nous qui serons en marge du système. Nous sommes inexorablement poussés à la bordure, l’ancienne place du FN.
 
Voilà, on y est. Vous me citerez certainement d’autres exemples de complaisance, de complicité avec le FN de la part de « bobos » ; de félicitations, de distribution de médailles, ça, je pense qu’il va falloir chercher un peu plus. Et pour ma part, hier soir, il y a eu une bascule et la chute sera longue et pas que pour Canal. Pour nous tous. Je crains que nous n’ayons d’ors et déjà perdu la partie…
 
MAJ de 12h
 
Je viens de lire la défense de Dupont Moretti. Accessoirement il faudra m’expliquer à quel moment « le discours du FN est un discours de vérité » est équivalent à « Le FN pose les bonnes questions, mais apportent de mauvaises réponses ». Les mots sont importants… Et comme dit Pascale :  » Je suis d’accord, ça n’a pas de sens. Et c’est grave, parce que c’est se placer sur le même terrain que le FN, justement, qui pratique très habilement une distorsion lexicale extrêmement perverse. »
 
 
Une ultime MAJ liée aux « explications » de l’incriminée : Hier soir, je recevais l’avocat Eric Dupond-Moretti. Dans mon interview, j’ai utilisé à propos du Front National l’expression ‘discours de vérité' ». « Il était question de la forme, pas du fond. Et d’ailleurs, ça a été sans ambiguïté pour Eric Dupond-Moretti qui en a témoigné ce matin », a-t-elle dit. Elle a d’ailleurs remercié l’avocat de l’avoir soutenue.
 
« J’aurais pu dire un discours cash, un discours anti-langue de bois – c’était évidemment le propos de l’émission -, j’ai dit ‘un discours de vérité' ». « Alors pour éviter tout nouveau raccourci, je vous renvoie au replay de l’émission », a indiqué Maïten Biraben.

 
Je suis peut-être une abrutie, mais je ne comprends toujours pas le rapport. « Je parlais de la forme ». La forme de quoi ? Que le FN PRÉTEND tenir un discours de vérité ? Un discours cash ? Un discours anti-langue de bois ? Prétendre tenir et tenir tout court, ce n’est pas la même chose.
 
Mais vous savez quoi ? C’est pas très grave, j’aime pas trop qu’on se foute de ma gueule et le ton ironique et condescendant pour des explications sur des sujets pareils, ça marche moyen chez moi. Du coup, ce que je vais faire, c’est que je vais plutôt aller sur France 5. Et je ne saurais trop vous recommander de passer sur 28 minutes sur Arte (tiens, tiens) à 20h00.
 
Quand à vous Maitena, j’ai vu vos nombreux soutiens ; j’ai envie de vous dire qu’entre Seguela et toute la clique du bureau politique du FN, avec des amis comme ça, on a pas besoin d’ennemis. Je suggère qu’on fasse le point de manière DÉTENDUE au mois de juin. Quand on est talonné par Chica Vampiro sur Gulli au mois de septembre, faut avoir la foi 😉

7 commentaires sur “La chute sera longue

  1. Qu’elle tienne ces propos, c’est hallucinant. Quelle utilise la même sémantique que la propagande FN, c’est sidérant et très inquiétant. Elle est passée en une soirée d’une femme que j’appréciais beaucoup à une femme qui m’inquiète, …. mise en avant par le FN.

    Je ne sais pas comment elle va gérer ça. Soit elle a récemment adopté les idées du FN, et il va falloir l’assumer (c’est son droit aussi). Soit, c’est pas le cas, et à part, « le FN a menacé de tuer mon chat, si je ne disais pas ça », je ne vois pas comment elle va s’en sortir.

    En tous les cas, l’image de Canal prend un coup violent.

  2. Je vous avoue que j’ai été choqué que Maitena Biraben reprenne la sémantique du FN dans un raccourci du language imposé par le direct. Ca qui m’a encore plus étonné c’est que personne n’ai relever. Dupont Moretti parlait justement de l’importance des mots juste avant. Je pense que l’important dans la phrase de Maïtena c’est »incarner ». Oui le FN se drape dans un prétendu discours de vérité face à des « journalope » qui font de la propagande. Ecouter les auditeurs de RMC et vous verrez que leur discours à imprégné chez certains français. Maitena ne voulait pas dire autre chose, mais l’a très mal formulé. Finalement ce que je regrette le plus dans cette polémique c’est que tt le monde tire sur l’ambulance sans se regarder soit même. Canal+ était la dernière digue contre le FN et la xénophobie. Elle vient peut-être de tomber. C’est triste mais arrêtons de lui reprocher de faire ce que tout les autres médias faisaient déjà. Je pense que toute la profession doit se remettre en cause. Il est inadmissible que le FN puisse répéter ad nauseam un discours sur les migrants sans que les journalistes ne les reprennent alors que beaucoup d’articles ont démontré leurs mensonges. ( Cf l’interview de Marine Le Pen sur France Inter)

    1. Je suis entièrement d’accord sur « Je pense que toute la profession doit se remettre en cause. Il est inadmissible que le FN puisse répéter ad nauseam un discours sur les migrants sans que les journalistes ne les reprennent alors que beaucoup d’articles ont démontré leurs mensonges. »

      C’est vrai que Maitena a pris pour tout le monde, en même temps j’ai rarement entendu quelque chose d’aussi direct.

  3. Je découvre votre billet et je dois avouer être bien plus abasourdi par sa lecture que par les propos tenus par Maïtena Biraben.

    Vous avez le mérite de mettre les pieds dans le plat, si je puis me permettre cette expression, et de situer clairement le débat.

    Je ne partage pas les propos de Maïtena Biraben – s’ils doivent être pris au pied de la lettre, ce qu’elle dément – mais je ne comprends pas le tollé qu’ils ont provoqués.

    Votre billet me permet de le comprendre : je ne fait pas partie des bobos, ni des médias, et je ne me sens pas menacée par ces propos.

    En revanche, sans animosité aucune, je me sens bien plus menacée par ce que vous exprimez ici.
    Pourquoi ?
    Eh bien, parce que ce n’est pas ici une simple dénonciation d’un discours en faveur du FN par un citoyen français qui serait opposé à ce parti et à ses opinions.
    Non, c’est bien autre chose.
    Je ne vous connais pas, mais vous semblez vous exprimer là en journaliste.

    Plus précisément, vous exprimez le point de vue d’une journaliste qui se revendique de la catégorie sociale des bobos.

    Et ce que vous faites ici, c’est non pas dénoncer les propos sur le fond, mais dénoncer et vous sentir menacée par le fait qu’ils aient été tenus, par l’une d’entre vous, à la fois journaliste et bobo.

    C’est précisément cela qui me gêne, quant à moi, le plus : à la lecture de votre billet, j’ai le sentiment que journaliste = bobo = de gauche = le FN pas de ça chez nous.
    Je ne peux m’empêcher de rapprocher ce que vous exprimez là à deux autres éléments :
    1/ un exemple récent, la « polémique Onfray-Joffrin », la dénonciation par ce dernier selon lequel le premier ferait le jeu du FN ;
    2/ la dérision et la caricature opérées par une partie des médias « classiques » à l’égard de toute personne défendant des idées telles que remise en cause de l’euro et de l’UE, protectionnisme ou retour à des frontières nationales (repli sur soi, nationalisme, et donc guerres projetées).

    Mon but n’est pas de défendre une quelconque opinion politique ici mais de relever ce qui me semble être un uniformisme des médias.
    Tout journaliste est un citoyen avant tout, et a, par conséquent, les opinions politiques qu’il souhaite.
    D’ailleurs, que la grande majorité des médias ait la même orientation politique, pourquoi pas.
    Le problème arrive dès lors que cette orientation politique se traduit sur la manière dont le journaliste exerce sa profession (je vous l’accorde, on ne peut pas être totalement neutre et objectif, mais disons, dans des proportions excessives alors).

    Vous fustigez non une prise de position politique d’une journaliste au cours d’une interview mais le fait que cette prise de position soit en faveur du FN.
    Le tollé provoqué depuis quelques jours illustre que ce que vous exprimez est partagé par nombre de journalistes.

    J’ai le sentiment que c’est précisément ces attitudes qui renforcent la crise de confiance de toute une partie de citoyens envers les médias.
    La méfiance envers les politiques s’élargit aux journalistes dès lors que les citoyens ont l’impression que les médias ne jouent plus un rôle d’information et de décryptage.
    On entend ce sentiment que les médias ne représentent plus que – justement – la catégorie sociale des bobos, et prêcheraient pour leur paroisse.
    Le deux poids deux mesures des réactions de la majorités des journalistes aux prises de position politiques selon que ce soit en faveur de tel ou tel parti y joue énormément.

    Je me permets de vous citer et plus précisément ces deux passages :

    « Sur la réussite du FN, on pouvait toujours dire c’est l’autre, c’est pas moi ! Le FN grandissait en parallèle, poussé par des gens qu’on ne connaissait pas ; on se pinçait le nez, le FN restait anecdotique, exotique. »

    « Pour le coup, ce soir, le FN c’est nous. Parce que Maitena Biraben de part son parcours, sa façon d’être, c’est nous. Parce que Canal, c’était nous. Je crois que c’est ça qui nous a tous laissé estomaqués ce soir. On va finir retranchés chez Arte, mais le constat sera terrible, c’est nous qui serons en marge du système. Nous sommes inexorablement poussés à la bordure, l’ancienne place du FN. »

    Vous exprimez un entre-soi des journalistes très effrayant. Et ironiquement (sans mépris, je vous l’assure), la peur d’un grand remplacement des « bobos » par les « réactionnaires ».
    Une vision de la société française par catégorie sociale : les bobos, chez qui le FN est le mal, et les « gens que l’on ne connaissait pas » qui font grandir le FN.

    Ces « gens » sont des personnes qui vous lisent, vous écoutent ou vous regardent lorsque vous exercez votre profession de journaliste.
    Ces « gens » votent FN notamment en exprimant des peurs, comme vous le faites vous même dans votre billet.
    Ces « gens » vous mettent désormais dans la même catégorie que les politiques qu’ils fustigent en parlant du fameux « système ».

    Il ne s’agit pas de leur donner raison, mais le constat est là.
    Il me semble que l’absence de représentativité de leurs opinions dans les médias, et plus encore, la dérision et le mépris parfois affichés pour ces opinions et peurs par les médias sont pour beaucoup dans cette situation.

    Il n’y a plus que très rarement des débats ou éditoriaux posés, avec uniquement des arguments de fond, sans logique partisane, ou anti-partisane. Cela se ressent également dans nombre d’interviews.
    D’un côté, il s’agit de s’opposer à la bien-pensance, de l’autre, on fustige des radicalisations, des extrémistes qui font le jeu du FN.
    Les uns parlent d’une main mise du « système politico-mediatique » quand les autres s’insurgent de la montée de la « facho-sphère ».

    Et pendant ce temps, tout débat sur le fond des opinions de chacun est paralysé par un combat de postures, de réactions épidermiques, de « caricaturisation » réciproque !

    Et si on essayait d’arrêter de catégoriser – et par conséquent, d’opposer – à outrance et sans nuance ?

    Peut-être que l’on se respecterait un peu plus, entre « bobos » et « ces gens » ?
    Il faut combattre les idées, pas les personnes ou les partis, en prenant le temps de réfléchir sans exprimer peur, colère et mépris, argument contre argument et pas par des joutes verbales et combat d’ego.

    Une dernière citation et un dernier commentaire :
    « Je crains que nous n’ayons d’ors et déjà perdu la partie… »

    Je crains que si l’on en reste à :
    – chez nous les bobos, le FN, c’est mal, il grandit mais pas chez nous et à cause de « ces gens que l’on ne connaît pas » ;
    – chez nous qui votons FN, on regarde la vérité, les autres ne veulent pas voir la réalité et ne font que défendre leurs pré-carrés en nous laissant sur le carreau ;
    tout le monde aura perdu la partie…

    1. JE NE SUIS PAS JOURNALISTE !!

      Du coup, je me sens pas très concernée par la quasi totalité de votre commentaire, désolée 🙂

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